Cruelles natures
La santé de la planète est aujourd’hui une exigence qui se manifeste de façon quotidiennee. Le sujet est également devenu actuel dans le roman noir et Pascal Dessaint s’en fait l’écho dans un de ses derniers livres.
Les années 1970 portent la trace des premiers textes traitant de l’écologie. L’Étasunien Michael Collins, créateur du détective privé Dan Fortune, personnage toujours du côté des laissés pour compte, aborde ce thème en 1971 dans Le Vent mauvais (1) où la fille du maire de Dresden, fervente écolo, est assassinée. L’enquête révélera qu’elle était opposée à son père sur des questions de pollution. Un autre Collins, Max Allan de son prénom, pose déjà en 1986 dans La Polka des polluants(1) la question du stockage des déchets dangereux Que deviennent-ils par exemple dans cette usine productrice de dioxine utilisée par l’armée américaine pour défolier la nature vietnamienne ? Nul ne le sait ou ceux qui savent n’ont guère l’occasion d’en parler car cette usine dénombre un taux élevé de suicides parmi son personnel. Fable sociale, La Grenouille aux pattes d’or (1) de Jonathan Fast dresse le portrait d’un sénateur qui soutient un groupe écologiste défenseur d’un marais à grenouilles contre la construction spéculative. En réalité, l’élu a prévu de faire voter un projet de loi pour exploiter le sous-sol riche en pétrole. En 1983, dans La Danse de l’ours (2) Milo, le détective créé par James Crumley, démasque une société qui sous couvert de traitement des ordures ménagères est une multinationale pratiquant la vente d’armes et de drogues. Habitué à décrire des policiers marqués par les horreurs qu’ils côtoient, Joseph Wambaugh, aborde aussi l’écologie dans le truculent Une semaine d’enfer (3). Il dénonce les dérives suscitées par l’appât du gain qui conduisent des industriels à déverser les déchets chez le voisin, dans un ravin mexicain plutôt qu’à les traiter. Le plus
ancien militant sur ce thème, le progressiste John Ross MacDonald, introduira dans deux de ses derniers romans la notion de « crime écologique ». Il en est ainsi de l’incendie de la forêt de Santa Teresa déclenché pour dissimuler un meurtre (L’Homme clandestin (4), 1971) et de l’explosion d’une plate-forme de forage qui provoque une marée noire sur les côtes de Californie (La Belle endormie(4), 1973). Avec la même volonté d’alerter ses lecteurs, Georges J. Arnaud dénonce les méfaits des multinationales de la chimie (Plein la vue (5), 1976) et les menaces de l’industrie nucléaire (La Dalle aux maudits (5), 1974 et Brûlez-les tous ! (5), 1978), un thème également présent dans Meurtre au premier tour(6) qui marque en 1982 les débuts dans le roman noir de Didier Daeninckx où son inspecteur Cadin enquête sur la mort d’un militant écologiste.
Signe des temps et des urgences, ces thèmes exceptionnels dans le polar des années 70/80, ont tendance à se multiplier aujourd’hui avec en 2002, Royal cambouis (1) de Colin Thibert qui traite de déchets militaires et de gaz toxiques. Dans En direct (1994) de Norman Spinrad, le groupuscule des Brigades vertes, investit une station de télévision de Los Angeles pour faire entendre ses revendications écologiques. Gangraine(1) d’Elizabeth Stromme, dénonce en 1994, « l’agrobusiness », c’est à dire la tentative de main mise des multinationales sur le marché agricole. Le journaliste Carl Hiaasen ridiculise avec humour en 1991 les pollueurs dans Miami Park (2) où pour défendre la nature, deux mamies octogénaires affrontent la Mafia qui vient d’inaugurer un parc d’attraction dénaturant les côtes de Floride. Fervent écologiste, C. J. Box, qui habite l’état du Wyoming, consacre tous ses romans à Joe Pickett, un personnage de garde-chasse confronté aux exactions des pollueurs mais aussi des écologistes terroristes.
(1) Série noire ; Gallimard, (2) Albin Michel ; (3) Presses de la Cité ; (4) 10/18, Grands détectives ; (5) Fleuve noir ; (6) Masque.
Depuis quelques années, le thème de l’écologie domine l’œuvre de Pascal Dessaint. Déjà en 2003, son roman Mourir n’est peut-être pas la pire des choses fustigeait le comportement d’écologistes inconséquents qui peuvent devenir criminels pour protéger une grenouille. Deux ans plus tard, Loin des humains se faisait l’écho de la catastrophe de l’usine chimique AZF de Toulouse dont l’explosion en septembre 2001 provoqua plusieurs dizaines de morts et des milliers de blessés et traumatisés. Dans Cruelles natures (2007), Pascal Dessaint abandonne pour la première fois Toulouse, sa ville d’adoption, au profit du parc naturel de la Brenne, dans l’Indre. C’est dans ce décor qu’évolue Antoine, un écologue (respect de la vie, protection de la nature) qui passe ses journées à comptabiliser les morts d’animaux un peu partout, dans les forêts et sur la route. Cette occupation, devenue obsessionnelle, l’a conduit à négliger Myriam, sa compagne avec laquelle il cohabite comme s’il s’agissait d’une étrangère alors qu’elle avait tout abandonné pour vivre à ses côtés. Passé maître dans l’art du récit polyphonique, Pascal Dessaint fait alors entendre une seconde voix, celle de Mauricette, une jeune fille qui galère dans le Nord avec deux copains encore plus paumés qu’elle. Le trio essaie de dévaliser un bar-tabac de Dunkerque puis Mauricette partira en Brenne, à la recherche de Myriam, sa mère. L’art de l’écrivain est de relier ces deux récits pour en faire une histoire unique conclue par un final lyrique époustouflant. De son écriture si singulière, il raconte avec force les vies brisées, les destins inéluctables de tous ceux-là, pratiquement perdus d’avance qui sont devenus des laissés pour compte. À côté, d’autres vivent dans la cécité de leurs sentiments, cécité qui s’accompagne de comportements coupables et lâches. Dans ce roman où la nature est décrite de façon flamboyante, voire envoûtante, on sent sourdre une menace incertaine provoquée par des hommes aveuglés, aux comportements irresponsables contre la Nature dont ils dépendent et finalement contre eux-mêmes. Cruelles natures évoque toutes les natures, la flore et la faune indispensables pour perpétuer la vie, mais aussi celle de l’homme et de ses contradictions dont Antoine fournit l’illustration vivante. Pour la première fois, Pascal Dessaint écrit sur Dunkerque sa ville natale et ce retour aux sources constitue son livre le meilleur publié à ce jour. Avec Cruelles natures , il rejoint le cercle restreint de ces écrivains qui ont pris l’humanité à témoin pour raconter le monde contemporain. Une adaptation de ce livre pour le cinéma est en cours.
Bibliographie : Cruelles natures, Pascal Dessaint, éditions Rivages/Thriller, 222 pages, 16 euros.


