PERSONNE N’AIME LES FLICS de GUILLERMO ORSI
Chaque fois que j’ai participé à la fameuse Semana Negra de Gijón en Espagne, j’ai lié connaissance avec des auteurs fascinants. Ma huitième participation n’a pas déparé les précédentes et la moisson 2010 m’a permis de rencontrer durant le mois de juillet plusieurs romanciers talentueux mais pour la plupart encore inédits en France. Par bonheur, l’un d’entre eux avait publié chez Denoël, il y a quelques mois un roman de 456 pages intitulé Personne n’aime les flics (Nadie amo a un policia, 2007, éditions Almazara), traduit en français par l’excellente Isabelle Gugnon.
Immédiatement, dès la lecture des premiers chapitres de Personne n’aime les flics, la voix de Guillermo Orsi vous empoigne. D’une phrase, il résume l’ambiance en Argentine durant l’année 2001.
« les informations parlaient de l’hystérie de la population, dont on avait limité les retraits d’argent liquide. Une fois de plus, le pays s’apprêtait à faire une chute vertigineuse en conseillant aux imbéciles de mettre leurs ceintures sans broncher.» (p. 173) ou encore « Maintenant la fête touchait à sa fin. Comme tant d’autres fois, les batteries étaient à plat, la corde de l’endettement aveugle fléchissait, l’heure de payer et de faire la plonge pendant des années avait sonné. On entrevoyait déjà la solution qu’on allait probablement adopter et on savait qui retrousserait ses manches.» p. 237).
On est sensible à ce ton, tout empreint d’ironie et de cette autodérision dont on connaît l’importance dans le roman noir argentin depuis le célèbre Je ne vous dis pas adieu (1973) d’Osvaldo Soriano, considéré comme l’ouvrage fondateur du genre dans ce pays. Tout comme ses collègues Juan Sasturain, Raul Argemi ou Rolo Diez, déjà traduits en France depuis quelques années, la voix d’Orsi vous séduit sur le champ et vous entraîne sans détour à la suite de Pablo Martelli, le protagoniste de Personne n’aime les flics. Il s’agit d’un antihéros au demeurant sympathique, parfois à la limite du pitoyable, mais qui, dans le round ultime, va émerger de son apparente léthargie et renouer avec son passé et sa véritable nature. Cet individu, surnommé Gotán (verlan de tango), fut, vingt ans plus tôt, sous la dictature des colonels, membre de la police fédérale. Une institution rebaptisée « Honte nationale » dont il a été renvoyé sans indemnité, ni pension de retraite. Depuis, il occupe l’inoffensif emploi de représentant en matériaux sanitaires. Une nuit, la sonnerie du téléphone déchire le silence dans son appartement de Buenos Aires : un vieil ami, Edmundo Cárcano, appelle au secours, réclame son aide et le supplie de le rejoindre dans sa retraite dorée. A Mediomundo, un endroit perdu à 600 kilomètres au sud, où Edmundo, qui a abandonné sa famille, s’est retiré avec une très jeune maîtresse. Malheureusement, Gotán arrive trop tard. Son ami a été assassiné et sa compagne a disparu. De son séjour dans la police, Gotán a conservé sa carte officielle. Elle lui rendra bien des services. Son esprit fouineur fera le reste, même s’il pense qu’il « est des décisions qu’on prend en cinq minutes, mais qu’une vie ne suffit pas à regretter.»
D’abord tabassé par l’inspecteur Ayala et le lieutenant Rodrìguez, deux flics qui opèrent sur le secteur où s’est déroulé le meurtre de son ami, Gotán devient par la suite leur allié, grâce au médecin légiste Burgos, un petit chauve rondouillard qui l’a pris en sympathie. L’assassinat de Cárcano marque, en effet, le début d’une odyssée au cours de laquelle le quatuor croisera un tueur de jeunes femmes blondes, un journaliste libre et indépendant, des octogénaires friands de jeunes beautés, un juge relativement honnête, quelques révolutionnaires de broussaille, des trafiquants d’armes, une multinationale pétrolière magouilleuse et plusieurs personnages avides de s’emparer du pouvoir selon la formule bien connue sous tous les cieux, en faisant don de leur personne pour servir la patrie reconnaissante. Qu’ils soient ou non clairement identifiés ou simplement esquissés, ces multiples personnages composent une fresque imagée de la société argentine contemporaine. Tableau d’un pays, miné par la corruption, qui a perdu ses valeurs et se désagrège. Car c’est bien de l’état de la société de son pays en 2001 dont nous entretient Guillermo Orsi. Sans grandes tirades ni démonstrations didactiques mais avec des mots simples et des personnages hauts en couleur, le romancier résume la situation : «Entre-temps, le monde opulent applaudissait les miracles économiques et politiques du gouvernement le plus corrompu de la planète, qui était arrivé au pouvoir en promettant exactement le contraire de ce qu’il avait fait, soutenu financièrement par le trafic de drogue, sans que les gendarmes du Nord lèvent le petit doigt. En moins de dix ans, ce gouvernement exemplaire avait transformé l’Argentine en gigantesque magasin d’objets et d’humains en solde.»
Des romans aussi captivants, on en redemande !




