SUR LE DICTIONNAIRE
LE NOIR A SON ENCYCLOPEDIE
Ainsi démarre l’article consacré par LE MONDE DES LIVRES (7/11/03), sous la plume de Gérard Meudal, au tant attendu Dictionnaire des Littératures Policières (sous la direction de Claude MESPLEDE).
» Avec près de 1 500 nouveautés par an et des écrivains venus de tous les horizons, les littératures policières ont le vent en poupe. Une équipe de passionnés dirigée par Claude Mesplède livre un monumental « Dictionnaire », d’où ressort l’extrême diversité du genre.
Sa première conférence fut consacrée aux travaux d’Hercule. Le public était constitué d’élèves d’une classe de sixième d’un lycée de Toulouse, et Claude Mesplède avait 11 ans. Par la suite, il n’a cessé de confirmer ce penchant précoce pour les tâches herculéennes et le savoir encyclopédique, et il le confirme aujourd’hui, de manière éclatante, en publiant le Dictionnaire des littératures policières, deux volumes de près de 1 000 pages chacun, qui, de « Aarons (Edward Sydney) », auteur américain de romans d’espionnage, à « Zylberstein (Jean-Claude) », avocat, mélomane et éditeur, directeur de la fameuse collection « Grands détectives » chez 10/18, fait le point sur les littératures policières depuis l’origine jusqu’à nos jours.
Il existe déjà de nombreux dictionnaires consacrés au genre policier, mais celui-ci se distingue de tous les autres et s’imposera sans aucun doute comme la référence absolue par sa dimension encyclopédique, par sa volonté d’aborder de manière équilibrée les facettes de toutes les littératures policières, à un moment où la définition du genre devient de plus en plus délicate, et par un savant mélange de rigueur scientifique et d’impertinence souriante. Si une telle entreprise finit par se concrétiser aujourd’hui, après avoir été plusieurs fois différée compte tenu de l’ampleur de la tâche, c’est que les temps sont mûrs pour un tel ouvrage. La production de littérature policière a littéralement explosé, si bien qu’avec près de 1 500 nouveautés par an il devient de plus en plus difficile, pour les critiques, pour les éditeurs comme pour les lecteurs, de s’y retrouver. D’autre part, l’appréciation même du genre a changé depuis que des écrivains de tous les horizons se sont illustrés dans ce domaine sans renoncer en rien à leurs exigences littéraires.
Mais si le roman policier est en passe de gagner ses lettres de noblesse, l’extrême diversité de la production suscite des phénomènes de chapelle. Et c’est l’un des grands mérites de ce dictionnaire que de refuser de se cantonner dans une approche partisane.
« La bourgeoisie bien pensante, dit Claude Mesplède, et l’intelligentsia (par ce mot, je pense à ces critiques qui sévissent à la télévision ou sur certaines radios et qui rabâchent encore que les polars sont mal écrits et sans intérêt) nous ont tenus pendant un demi-siècle dans un ghetto. On commence tout juste à en sortir, alors est-ce bien raisonnable d’avoir une attitude aussi destructrice envers les autres genres ? On ne va pas à notre tour refaire des ghettos, non ? Je crois qu’en ce domaine il faut avoir l’esprit ouvert, curieux et tolérant. Je le dis d’autant plus volontiers que, pendant des années, j’ai manifesté un certain sectarisme à l’égard de Simenon, avant de me rendre compte que c’était un géant de la littérature.
« Mais quel temps j’ai perdu en répétant comme un automate « le noir, y a qu’ça de vrai ». Non y a pas qu’ça, et c’est aussi ce que j’ai voulu démontrer en écrivant ce dictionnaire, ouvert à la fois sur la production planétaire mais aussi sur tous les genres comme l’énigme et les mystères de chambre close, le suspense psychologique, la déduction, les procédures policières, les thrillers médicaux ou judiciaires… »
L’élaboration de ce dictionnaire fut en soi une aventure singulière qui aura nécessité de nombreuses années de travail, Mesplède ayant sollicité plus de soixante-dix collaborateurs, critiques, écrivains, universitaires, bibliothécaires (en particulier ceux de la Bilipo (Bibliothèque des littératures policières) qui est la référence dans ce domaine.
Mais plusieurs mystères demeurent. D’abord, pourquoi est-ce un petit éditeur de Nantes, Joseph K., qui s’est lancé dans une telle entreprise, et non l’une des grandes maisons spécialisées dans les dictionnaires ? Ensuite, comment se fait-il que ce soit Mesplède, électricien en aéronautique qui a passé toute sa carrière professionnelle dans les ateliers d’Orly et de Toulouse-Montaudran, qui se soit imposé sur un terrain où l’on s’attendait plutôt à trouver d’éminents universitaires ? La première question est assez simple. Franck Lhomeau, directeur des éditions Joseph K. a déjà suffisamment prouvé son goût du risque en publiant par exemple les 1 200 pages des Entretiens de Michel Butor. Quant à Claude Mesplède, le problème est plus délicat.
Une première piste voudrait qu’il faille être natif de la Charente-Maritime pour avoir des dispositions particulières à l’égard du roman policier. Rappelons (dictionnaire à l’appui) que Régis Messac (1893- 1943), premier historien du roman policier et pionnier de l’étude de la science-fiction était natif de Jonzac, sans parler de Gaboriau, natif de Saujon, et que, si Claude Mesplède a grandi à Toulouse, il est né (le 11 janvier 1939) à Saint-Laurent-de-la-Prée, en Charente-Maritime. On voit bien ce qu’une telle hypothèse peut avoir de discutable. Une autre paraît plus convaincante. Peut-être le fait d’avoir travaillé chez Air France éveille-t-il un certain intérêt pour le roman policier.
A l’article « Soulat (Robert) » (1923-1994), dont l’ombre tutélaire, avec celle de Michel Lebrun, autre « pape » du polar, plane sur l’ouvrage tout entier, on apprend que le successeur de Marcel Duhamel à la tête de la « Série noire » fut d’abord agent commercial chez Air France. Difficile d’affirmer pourtant que la réparation des instruments de bord des avions donne une compétence spéciale pour l’analyse des romans policiers. Ce sont peut-être plutôt ses fonctions de délégué syndical et d’élu au comité d’établissement qui ont renforcé chez Mesplède ce goût du savoir partagé.
Il se souvient avec émotion de son entretien avec Jorge Semprun à propos de son livre Le Grand Voyage devant des mécanos d’Orly mastiquant leurs sandwiches, ou de l’organisation d’un concert avec Michel Plasson et l’Orchestre du Capitole dans un hangar d’Air France à Toulouse. Ce qui peut surprendre, dans ce Dictionnaire, ce ne sont pas les quelques lacunes inévitables dans ce genre d’entreprises, car elles sont rares, mais plutôt la présence d’auteurs qu’on ne s’attendait pas à y voir figurer : Françoise Sagan, Albert Camus, Leo Perutz, Hoffmann (considéré comme un des pionniers du genre). Preuve, s’il en était besoin, que le terme de littératures policières est ici envisagé sans aucun sectarisme, au simple bénéfice du bonheur de lecture.
Signalons toutefois, afin que ce compte rendu ne semble pas d’une partialité éhontée, deux graves oublis. Dans l’article « Mesplède (Claude) », il n’est pas fait mention, sauf dans les notes bibliographiques, de son statut de romancier alors qu’il a publié dans la série du « Poulpe » Le Cantique des cantines. « Je n’ai pas d’ambition littéraire », se défend Claude Mesplède, à qui l’on pourrait appliquer à la lettre le jugement qu’il porte sur Robert Soulat : « Sa modestie n’ayant d’égale que son érudition littéraire. » Autre lacune du Dictionnaire, l’absence de Népomucène Jonquille, auteur de cet alexandrin mémorable : « Les bigoudis en fleurs circulent sur trois rangs »… Claude Mesplède tenait à l’intégrer à son ouvrage pour l’étrangeté de son patronyme, l’éditeur n’a pas voulu pour des raisons de place. Nul doute que, dans une prochaine mise à jour, cet oubli sera réparé. «
DICTIONNAIRE DES LITTÉRATURES POLICIÈRES sous la direction de Claude Mesplède. Ed. Joseph K. (21, rue Geoffroy-Drouet, 44000 Nantes). Vol. 1 : 980 p., vol. 2 : 920 p., 50 € chacun.


