Nos auteurs ont du style

UNE PLUME TOUJOURS JEUNE, JOSEPH BIALOT, 88 ANS !

Publié dans Nos auteurs ont du style Mercredi 17 août 2011

IL EST DEVENU LE VÉTÉRAN VÉNÉRABLE !

La collection Rivages/noir nous a proposé durant le premier semestre 2011, la nouvelle œuvre d’un vétéran du genre, Joseph Bialot. Ne boudons surtout pas notre plaisir avec cet individu d’un dynamisme étonnant qui avait ouvert un site internet vers l’âge de 80 ans. Je pense très fortement que Joseph Bialot est un cas d’espèce, un homme rare.

Auteur d’une trentaine de romans, il a fêté le 10 août son 88e anniversaire et plutôt que d’accepter sa mise à la retraite, il continue d’écrire chaque jour, plusieurs heures durant. Il publie ainsi un ou deux ouvrages nouveaux chaque année. Un cas, vous dis-je.

Né à Varsovie, il arrive en France à l’âge de sept ans avec sa famille qui s’installe à Paris, dans le quartier de Belleville. Il entame de brillantes études  mais en 1940, connaît l’exode vers le sud de la France. Résistant, il change d’identité. Capturé par les nazis, il est déporté à Auschwitz parce que juif. Lorsque le camp est libéré en janvier 1945 par l’Armée Rouge, il en sera l’un des rares survivants. Avant de pouvoir témoigner sur cet épisode tragique de sa vie sous la forme du remarquable récit , C’est en hiver que les jours rallongent (2002), sobre mais poignant, il laissera s’écouler cinquante ans et avouera: « il m’a fallu plus de vingt-cinq ans et une psychanalyse pour sortir du camp ». Apprécié comme un des écrivains qui a le mieux su rendre compte du traumatisme provoqué par l’expérience concentrationnaire – certains ont comparé son témoignage à celui de Primo Levi. Ce récit unique a été réédité en mai 2011 aux éditions de L’Archipel sous le titre Votre fumée montera vers le ciel, avec un premier chapitre inédit de quarante pages.

Joseph Bialot publiera deux ans plus tard, La Station Saint-Martin est fermée au public (2004), un second récit toujours inspiré par la déportation, pour lequel il a utilisé l’histoire d’ un autre prisonnier .Dans ce texte, le romancier oscille entre fiction et témoignage, sans pouvoir se retenir car c’est sa seconde nature, d’user d’une ironie mordante même (ou plutôt surtout) dans les moments les plus tragiques. Et Alex, protagoniste de l’ouvrage, énoncera à propos de ces camps d’extermination que l’on s’y retrouve « éternellement solitaire au royaume du chacun pour soi et Dieu pour personne ».

 

« Prenez-en de la graine » était l’apostrophe favorite de Aguigui Mouna, personnage de légende des années 1960 à 1980. On pouvait le croiser autour des cinémas du quartier latin, plus tard sur l’esplanade de Beaubourg. Juché sur un socle de statue, il arrosait ses proches voisins de graines de millet tout en répétant « prenez-en de la graine ». Sa diatribe était parfois couverte par le bruit d’un énorme réveil qu’il sortait d’une sacoche de son vélo. Arrêtant la sonnerie, il s’écriait alors: « camarades, l’heure de la révolution vient de sonner ».


Sans être un nostalgique du passé, je crois tout de même que des personnages de ce calibre, on les cherche et parfois on en trouve un. La preuve puisque mon ami Bialot est un de ceux-là et j’ai envie de le conserver le plus longtemps possible. Il faut donc le lire pour qu’il continue d’écrire puisque l’écriture lui confère cette force dans la vie

Après avoir travaillé de longues années dans le prêt-à-porter, il va utiliser une des conquêtes des grèves de 1968 en s’inscrivant à l’Université de Vincennes où il prépare à quarante-cinq ans une licence de psychologie. Il n’obtiendra pas son diplôme faute de quelques UV manquantes. Dix ans plus tard, en 1978, il publie son premier opus, Le Salon du prêt-à-saigner qui reçoit le Grand Prix de littérature policière. Depuis ses débuts de romancier à cinquante-cinq ans, Joseph Bialot a touché à divers genres. Outre les témoignages cités ci-dessus, il a publié des romans noirs : Babel-Ville et Rue du chat crevé;  récits d’enquêtes : Le Sténopé; sagas historiques : Elisabeth ou le vent du sud;

thrillers : La chronique de Montauk Point; novella: Belleville Blues et nouvelles. Ne ratez pas, par exemple, À la vie, une remarquable  chronique romanesque que je vous conseille d’emporter pour lire durant vos vacances. Située en France, en Pologne, en Espagne et en Afrique du nord, l’action se déroule de 1871 Jusqu’aux années 1948 et met en scène une famille d’imprimeurs de Belleville dont les destins croiseront ceux d’autres familles (artistes et marchands d’art) durant une période marquée par d’importants évènements comme la Première guerre mondiale, la révolution russe, la montée du fascisme, la guerre d’Espagne, la Seconde guerre, etc.

En 2011, Joseph Bialot nous propose une nouveauté : L’Héritage de Guillemette Gâtinel, sorte de roman rural, d’une tonalité grave mais avec aussi, parfois, de la truculence.  Une singulière question se trouve posée aux membres du conseil municipal de la commune de Rocbelle. En effet, les élus doivent examiner le testament de Guillemette Gâtinel, native de la commune et partie aux États-Unis où elle a réussi à faire fortune. Sa volonté est claire: elle lègue tous ses biens au village à l’unique condition que les élus s’engagent à faire rouvrir le dossier concernant la mort d’un nommé Sylvain. Classé sans suite il y a plus de trente ans, le dossier avait relié cette fin tragique à la conduite en état d’ivresse de Sylvain. Le maire  du village sollicite Antonin Merlot, journaliste localier et le charge de reprendre l’affaire. Ayant accepté la discrète mission, Antonin reçoit l’appui de son ami Alvaro, retraité de la police et très vite, comme  c’est pratiquement le cas dans tous les scénarios de ce type, les deux compères découvrent que la mort de Sylvain n’est pas la conséquence de son état d’ébriété. Elle est plutôt liée à plusieurs personnalités de Rocbelle. Dès lors, quelques morts brutales vont intervenir et avec elles, l’Histoire passée resurgira. Joseph Bialot connaît des pans entiers de notre histoire qu’il nourrit souvent d’anecdotes accumulées au cours de ses nombreuses recherches. Il fait partie de ces romanciers qui savent faire revivre la grande Histoire grâce aux petites histoires individuelles etsingulières de leurs personnages. Là, encore une fois, il a bien réussi son coup.

Bibliographie sélective de Joseph Bialot

C’est en hiver que les
jours rallongent

Poche Seuil, 280 pages, 6, 50 euros

La Station Saint-Martin
est fermée au public –
Poche Seuil, 168 pages , 5,20 euros

Belleville Blues – Autrement, 99 pages, 9,50 euros

Le Salon du prêt-à-saigner – Gallimard Folio policier, 224
pages, 5,70 euros

À la vie- La Manufacture de livres,
704 pages, 19,90 euros

L’Héritage de Guillemette Gâtinel – Rivages/Noir n° 813, 287 pages,
8 euros.

Aguigui Mouna devant Beaubourg  © C.Mesplède

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 


UNE VISION CORROSIVE DE LA SOCIÉTÉ ARGENTINE par GUILLERMO ORSI

Publié dans Nos auteurs ont du style Mardi 31 août 2010

PERSONNE N’AIME LES FLICS de GUILLERMO ORSI

Chaque fois que j’ai participé à la fameuse Semana Negra de Gijón en Espagne, j’ai lié connaissance avec des auteurs fascinants. Ma huitième participation n’a pas déparé les précédentes et la moisson 2010 m’a permis de rencontrer durant le mois de juillet plusieurs romanciers talentueux mais pour la plupart encore inédits en France. Par bonheur, l’un d’entre eux avait publié chez Denoël, il y a quelques mois un roman de 456 pages intitulé Personne n’aime les flics (Nadie amo a un policia, 2007, éditions Almazara), traduit en français par l’excellente Isabelle Gugnon.

© C.Mesplède

Immédiatement, dès la lecture des premiers chapitres de Personne n’aime les flics, la voix  de Guillermo Orsi vous empoigne. D’une phrase, il résume l’ambiance en Argentine durant l’année 2001.

« les informations parlaient de l’hystérie de la population, dont on avait limité les retraits d’argent liquide. Une fois de plus, le pays s’apprêtait à faire une chute vertigineuse en conseillant aux imbéciles de mettre leurs ceintures sans broncher.» (p. 173) ou encore « Maintenant la fête touchait à sa fin. Comme tant d’autres fois, les batteries étaient à plat, la corde de l’endettement aveugle fléchissait, l’heure de payer et de faire la plonge pendant des années avait sonné. On entrevoyait déjà la solution qu’on allait probablement adopter et on savait qui retrousserait ses manches.» p. 237).

On est sensible à ce ton, tout empreint d’ironie et de cette autodérision dont on connaît l’importance dans le roman noir argentin depuis le célèbre Je ne vous dis pas adieu (1973) d’Osvaldo Soriano, considéré comme l’ouvrage fondateur du genre dans ce pays. Tout comme ses collègues Juan Sasturain, Raul Argemi ou Rolo Diez, déjà traduits en France depuis quelques années, la voix d’Orsi vous séduit sur le champ et vous entraîne sans détour à la suite de Pablo Martelli, le protagoniste de Personne n’aime les flics. Il s’agit d’un antihéros au demeurant sympathique, parfois à la limite du pitoyable, mais qui, dans le round ultime, va émerger de son apparente léthargie et renouer avec son passé et sa véritable nature. Cet individu, surnommé Gotán (verlan de tango), fut, vingt ans plus tôt, sous la dictature des colonels, membre de la police fédérale. Une institution rebaptisée « Honte nationale » dont il a été renvoyé sans indemnité, ni pension de retraite. Depuis, il occupe l’inoffensif emploi de représentant en matériaux sanitaires. Une nuit, la sonnerie du téléphone déchire le silence dans son appartement de Buenos Aires : un vieil ami, Edmundo Cárcano, appelle au secours, réclame son aide et le supplie de le rejoindre dans sa retraite dorée. A Mediomundo, un endroit perdu à 600 kilomètres au sud, où Edmundo, qui a abandonné sa famille, s’est retiré avec une très jeune maîtresse. Malheureusement, Gotán arrive trop tard. Son ami a été assassiné et sa compagne a disparu. De son séjour dans la police, Gotán a conservé sa carte officielle. Elle lui rendra bien des services. Son esprit fouineur fera le reste, même s’il pense qu’il « est des décisions qu’on prend en cinq minutes, mais qu’une vie ne suffit pas à regretter
D’abord tabassé par l’inspecteur Ayala et le lieutenant Rodrìguez, deux flics qui opèrent sur le secteur où s’est déroulé le meurtre de son ami, Gotán devient par la suite leur allié, grâce au médecin légiste Burgos, un petit chauve rondouillard qui l’a pris en sympathie. L’assassinat de Cárcano marque, en effet, le début d’une odyssée au cours de laquelle le quatuor croisera un tueur de jeunes femmes blondes, un journaliste libre et indépendant, des octogénaires friands de jeunes beautés, un juge relativement honnête, quelques révolutionnaires de broussaille, des trafiquants d’armes, une multinationale pétrolière magouilleuse et plusieurs personnages avides de s’emparer du pouvoir selon la formule bien connue sous tous les cieux, en faisant don de leur personne pour servir la patrie reconnaissante. Qu’ils soient ou non clairement identifiés ou simplement esquissés, ces multiples personnages composent une fresque imagée de la société argentine contemporaine. Tableau d’un pays, miné par la corruption, qui a perdu ses valeurs et se désagrège. Car c’est bien de l’état de la société de son pays en 2001 dont nous entretient Guillermo Orsi. Sans grandes tirades ni démonstrations didactiques mais avec des mots simples et des personnages hauts en couleur, le romancier résume la situation : «Entre-temps, le monde opulent applaudissait les miracles économiques et politiques du gouvernement le plus corrompu de la planète, qui était arrivé au pouvoir en promettant exactement le contraire de ce qu’il avait fait, soutenu financièrement par le trafic de drogue, sans que les gendarmes du Nord lèvent le petit doigt. En moins de dix ans, ce gouvernement exemplaire avait transformé l’Argentine en gigantesque magasin d’objets et d’humains en solde.»

Des romans aussi captivants, on en redemande !

FLANDRE NOIRE – GILLES WAREMBOURG

Publié dans Nos auteurs ont du style Lundi 7 septembre 2009

Le Mal est-il inscrit dans le coeur des hommes ?

flandre noireFlandre noire de Gilles Warembourg  appartient à une collection dite régionale « Polars en Nord » que dirige avec pertinence Gilles Guillon pour le compte des éditions Ravet-Anceau. J’ai découvert cette collection lors du festival d’Arras 2008 et je l’ai appréciée. Généralement les collections publiées en région sont considérées par les amateurs comme des livres aux qualités littéraires discutables. Pas le cas chez « Polars en nord ». On y trouve des perles comme Une nuit de carnaval de Christophe Lecoules et ce Flandre noire déjà cité, un livre émouvant qui débute en juin 1945.

Georges Lievin, après trois années  passées dans le camp d’Auschwitz-Birkenau, retrouve le village de Neu-Cappel où il était instituteur avant sa déportation. Et alors qu’une banderole souhaite  « bienvenue à Georges, notre instituteur », celui-ci se souvient de son arrestation « … en pleine leçon par ces deux policiers français revenant de leur perquisition. Je vois encore le regard glacial du gradé portant avec ostentation la pile des Humanité clandestines découvertes chez moi… J’avais rangé mes affaires devant la classe silencieuse, serré une à une la main de mes dix-sept élèves ; puis, juste pour rompre le silence, j’avais prononcé un dernier mensonge : « Ne vous inquiétez pas les enfants, votre maître va bientôt revenir ».

Georges, l’humaniste militant, détruit par ce qu’il a vu durant sa captivité, a bien de la peine à supporter les petites mesquineries des gens du village, leurs rivalités de pouvoir et autres jalousies. « Si la folie se reconnaît à l’incapacité de vivre avec les autres, alors, j’étais devenu fou ». Il assiste même à l’expulsion de Noël, un vieillard mauvais payeur que Marcelle, sa logeuse, refuse de garder. Son mauvais geste ne porte pas chance à la riche propriétaire. On la retrouve un peu plus tard morte, assassinée. Soupçonné par les gendarmes, Georges avoue le crime. Bien sûr, les choses seraient trop simples si telle était la conclusion de l’enquête qui va faire revivre les comportements odieux de certains Français durant l’occupation et les terrifiantes expériences menées à Auschwitz par le sinistre docteur Mengele.

Tout au long de ce remarquable récit, Gilles Warembourg, par l’intermédiaire de son protagoniste, s’interroge en permanence sur le Mal. Est-il inscrit dans le cœur des hommes ? et l’enquête policière se double ainsi d’une quête philosophique de bon aloi qui interpelle le lecteur et l’oblige à se poser des questions.

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Paris pendant l’occupation

Publié dans Nos auteurs ont du style Mercredi 4 mars 2009

La ville sans regard

Ce premier roman de Mathias Bernardi se déroule du 2 au 17 octobre 1942 dans Paris et sa banlieue sous occupation nazie. Le propos, parfaitement réussi, de l’auteur, est de dépeindre comment cette situation extrême favorise tous les possibles et secrète tous les drames. Lire la suite »

Portrait de Fred Vargas

Publié dans Nos auteurs ont du style Mardi 17 février 2009

Appréciée par quelques milliers d’amateurs dès la sortie de son second roman, L’Homme aux cercles bleus (1992) Fred Vargas a vu les ventes de ses livres progresser de façon régulière pour atteindre et même dépasser au début des années 2000, les niveaux atteints par des romancières américaines jusqu’alors considérées comme intouchables. Depuis cette date, ses livres, traduits dans plus de quarante pays, ont reçu de nombreuses récompenses en France et à l’étranger (le Deutscher Krimipreis en Allemagne et deux années consécutives L’International Golden Dagger au Royaume Uni).

Claude Mesplède Lire la suite »