Chez le bouquiniste

N’y mettez pas le doigt – Christopher Wilkins

Publié dans Chez le bouquiniste Mardi 17 mars 2009

Attention chef d’oeuvre à consommer sans modération

ny-mettez-pas-le-doigtL’action de ce roman se déroule à Londres. Joseph Doigt rend visite à son voisin Kricheski au moment où celui‑ci a choisi de se suicider au gaz. En ap­puyant sur la sonnette de la porte d’entrée, Doigt fait exploser la maison et se retrouve sous les décombres, le crâne légèrement fêlé. Il se trouve alors pris en charge par un certain Copeman qui l’amène au bistrot du coin pour lui faire absorber un remontant, avant de le charger dans une ambulance. Les deux hommes arrivent ensuite à La Maison, genre Palais de Buckingham, en réalité asile d’aliénés. A l’en­trée, un gnome et un géant aux dents phénoménales, les docteurs Barnaby et Grauss, vont questionner longuement Joseph Doigt. Ils le déclarent fou et signent des documents offi­ciels d’internement. Doigt se retrouve installé au qua­trième étage d’un luxueux immeuble, avec une jolie et peu farouche personne répondant au nom délicat de Hoover – l’aspireuse – et qui lui prodigue ce qu’on qualifie parfois de gâteries.

Entre-temps, le nouveau locataire est initié aux travaux de La Maison qui consistent, le soir venu, de parcourir la ville en ambulance, munis de fiches établies par le service « renseignements ». Les individus mentionnés sur les fiches sont asphyxiés au gaz, enlevés et enfin éliminés par une piqûre au cyanure. Puis un train spécial les transporte jusqu’à un crématoire où ils sont brûlés. Petit à petit, Joseph Doigt va gravir les échelons jusqu’au poste de directeur général où il prend soudain conscience que tuer des gens n’a d’autre finalité que d’en faire travailler d’autres. Effaré, il se désigne pour faire partie de ceux qui seront assassinés le lendemain.

Vraiment singulière et pleine d’originalité, cette histoire foldingue peut faire penser par son côté absurde et son désespoir à Kafka et au 1984 d’Orwell. Chacun pourra imaginer d’autres comparaisons. Allégorie teintée d’humour noir sur les sociétés qui se prétendent modernes parce qu’elles entretiennent un libéralisme effréné. Le progrès technique étant prioritairement utilisé contre les individus pour les aliéner plutôt que pour améliorer leur vie sociale. Chaque personnage, chaque acte décrit représente un symbole, le plus énorme étant le rappel direct des camps nazis d’extermination. L’ouvrage pour son apparente démence et son humour à froid, mérite amplement de figurer  dans la collection « Série Noire » à la section des perles rares comme Le Grossium, La Baleine scandaleuse, Je suis un sournois et autre Londres-Express. Tout en étant daté de 1972, il reste toujours d’une profonde actualité.

Christopher Wilkins. N’y mettez pas le doigt (Finger, 1972). Gallimard super noire n° 7 (1975). Trad. Roger Guerbet. Réédition : Série noire n° 2392 (1995).

La Blonde au coin de la rue – David Goodis

Publié dans Chez le bouquiniste Mardi 17 mars 2009

blonde-cornerUn constat désespéré sur les jeunes chômeurs

Philadelphie (Pennsylvanie), 1936. Le chômage frappe dur une population qui déjà vit difficilement. Ralph, Dingo, Ker et George, quatre gars, chacun pas loin de la trentaine sont sans boulot. Chacun cohabite avec sa famille respective et plus ou moins d’harmonie et de compréhension. Le plus clair de leur temps se passe au coin de la rue à glander et grignoter des pistaches: « Au coin des rues des grandes villes de ce grand pays. Une foule de types plantés sur les trottoirs, les mains dans les poches, en attendant qu’il se passe quelque chose en l’an de grâce 1936 » (page 53).

Et il ne se passe pas grand chose pour nos quatre compères. Ils ne réussissent même pas à faire la fête avec les filles. Ou bien elles ne viennent pas au rendez-vous, ou encore elles aussi sont au chômage. C’est pourtant à la faveur d’une de ces surprises parties ratées que Ralph rencontre Edna Daly: « Elle avait vingt trois ans. Ses cheveux étaient d’un blond cendré presque de la même couleur que ses yeux. Elle avait une peau douce, blanche et propre. Mais ses joues n’avaient aucune couleur. » (page 72). Plus tard, Ralph croisera aussi Lénore, femme bien en chair qui terrorise son mari et sa belle-mère. Les lecteurs goodisiens auront bien évidemment reconnu en ces deux personnages féminins une rémanence chère à leur auteur.

Toute l’histoire se déroule dans un climat de léthargie perpétuelle des protagonistes; léthargie qui provient de leur incapacité à agir parce qu’ils n’ont aucune perspective de s’en sortir et même si Ken, le compositeur de chansons, parle tous les jours d’aller vendre sa production en Floride, il ne bouge pas pour autant.

« Constat désespéré sur la jeunesse de l’époque » indique la quatrième de couverture. On pourrait extrapoler en disant que ce constat reste valable dans toutes ces sociétés qui mutilent la jeunesse en la laissant sans travail utile, toutes ces sociétés dans lesquelles, comme dit Lénore « on a une idée brillante et on essaie de la mettre en pratique. Mais ça ne marche jamais. On ne peut pas descendre du manège qui n’arrête pas de tourner » (page 195).

Simple et efficace, ce bon roman de Goodis est servi par une excellente traduction de Jean-Paul Gratias. Il est indispensable pour tous ceux qui cherchent à compléter l’intégrale de l’homme de Philadelphie car c’était son unique roman encore inédit en français.

David Goodis, La Blonde au coin de la rue (The Blonde on the Street Corner, 1954). Trad. de Jean-Paul Gratias.  Rivages/Noir n*9 (1986), 198 pages.


En plein coeur – Robert Daley

Publié dans Chez le bouquiniste Mardi 17 mars 2009

sans-titre-numerisation-01En plein cœur de Robert Daley, nous entraîne au sein de l’appareil policier new-yorkais. Au petit matin, on retrouve le préfet de police Chapman allongé dans la neige. Il est mort d’une balle en plein coeur. Farber, le chef de la police est chargé de l’enquête. Il connaissait bien le préfet. Jadis, lorsqu’ils étaient jeunes flics, ils faisaient équipe ensemble. Ils ont aimé la même femme qui, finalement, a épousé l’ambitieux Chapman. L’enquête s’avère difficile. Aucun indice. Aucun témoin. Farber doit fouiller dans le passé de la victime. Mais s’il boucle l’affaire, il a des chances d’être nommé préfet. Le maire dispose d’un délai de dix jours pour choisir. Et dans l’ombre, d’autres candidats sont sur les rangs, qui manœuvrent et traînent les pieds. Journaliste, Robert Daley, a été au début des années 70, commissaire de police adjoint de New York. Il a tiré de cette expérience la matière de plusieurs romans à succès comme L’Année du dragon ou Le Prince de New York. Ce récit est de la même veine. Il nous décrit avec minutie les relations et les rapports de force qui s’instaurent au sein de la communauté policière. Luttes d’influence, rivalités de tous ordres, ambitions effrénées, le tableau des gros pontes de la police n’a rien de tendre et la vision de l’auteur, d’un réalisme cru, est sans pitié. Robert Daley. En plein cœur (Wall of Brass, 1994). Belfond (1995). 345 pages.

Mademoiselle de Scudéry – E.T.A. Hoffmann

Publié dans Chez le bouquiniste Mardi 17 mars 2009

scuderyTout le monde s’accorde à dire que le premier texte de nature policière est dû à Edgar Allan Poe et qu’il a pour nom « Double assassinat dans la rue Morgue« . Pourtant cette unanimité se lézarde. Pour Didier Daeninckx par exemple, « De l’assassinat considéré comme un des Beaux Arts« , le livre de l’Anglais Thomas de Quincey, entamé en 1827 et définitivement achevé en 1854 (il comprend quatre parties) pourrait aussi être considéré comme l’ancêtre du genre. Pour ma part, je suis encore plus avancé dans le temps puisque je place cet unique conte criminel de E.T.A Hoffmann, écrit et publié en 1818 comme le premier texte du genre. L’action se déroule à Paris en 1680 où un tueur en série assassine chaque soir d’un coup de poignard au coeur. Ses victimes, personnes aisées, venaient d’acheter un bijou chez l »orfèvre du coin. Un jeune homme qui travaille chez l’orfève est suspecté et mis aux arrêts. Alors intervient Mademoiselle de Scudéry , cette dame qui fréquentait la cour de Louis XIV et inventa la carte du Tendre pour les amoureux. Accessoirement, elle vécut 94 ans ce qui semble indiquer que la pratique qu’elle mit au point est un élément de conservation de l’espèce. Dans ce récit, elle va venir en aide au jeune garçon accusé et réussir à faire jaillir la vérité. Mademoiselle de Scudéry est inspiré d ‘un fait divers authentique.

Ce récit a inspiré l’opéra Cardillac (1926). Musique de Paul Hindemith sur un livret de Ferdinand Lion.

Kronski McSmash – Timothy Harris

Publié dans Chez le bouquiniste Mardi 17 mars 2009

kronskiSi vous connaissez Timothy Harris, vous gardez très certainement un bon souvenir de ses deux romans dont le protagoniste, Thomas Kyd, est  un privé fauché comme les blés. Il doit retrouver la fille d’un milliardaire (Une gâchette à louer) et se retrouve au coeur d’une répugnante histoire de famille. Puis il est confronté avec l’assassinat d’une personnalité du cinéma et le vol d’un scénario en rapport avec la guerre du Vietnam (Tirez sur la chanteuse). Mais si vous avez lu son troisième récit avec un détective du nom de Bobby Paradise, là vous gardez un excellent souvenir de ce bouquin où ce pauvre Bobby est confronté à des magouilles entre promoteurs d’autoroutes et industriels de la voiture, mais le livre évoque aussi Woodie Guthrie et la vieille Amérique des ouvriers d’International Harvester et ça devient très attachant. Et si je vous demande quel fut le premier roman publié par Harris ? Il s’appelle Kronski-McSmash et date de 1969, soit huit ans avant Une gâchette… Mais écoutez plutôt le synopsis : Kronski, ancien batteur d’un groupe pop, hippie drogué, atteint d’une blennoragie psychique, assassine avec un couteau de cuisine un récepteur de télévision. Le policier McSmash  (sa devise : « Plus je hais plus j’ouvre l’oeil) fait irruption chez Kronski, absorbe par erreur du LSD et soudain se prend pour un chien policier. Vous aurez compris que ce livre fou fou fou est à lire ou relire ds que vous l’aurez retrouvé chez votre bouquiniste préféré.

Dingue du swing – Dominique Zay

Publié dans Chez le bouquiniste Jeudi 19 février 2009

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Hommage au jazz et  à Chet Baker

Dans Dingue du swing, alors qu’il prend banalement le frais sur son balcon, Chet, un trompettiste de jazz, est témoin d’un meurtre. Comme il alerte la police, le voilà pris en chasse par le tueur, puis par une bande rivale et même par les flics…

Avec Trac son second livre, Dominique Zay nous avait proposé une histoire toulousaine noire fort sympa. Dans ce troisième roman, il a conservé toutes ces qualités: une écriture agréable, une histoire bien rythmée, sans prétention mais avec le ton qui convenait pour rendre ce bel hommage à Chet Baker et à tous ses frères. Pour notre plaisir, nous les dingues du swing !

Fleuve Noir, collection noire n°13, (Mai 1989)

Le Mauvais cheval – Damon Runyon

Publié dans Chez le bouquiniste Mercredi 11 février 2009

runyin-mauvais-chevalUn hilarant recueil de nouvelles

Le retour d’une vieille connaissance s’est manifesté sous la forme d’un recueil de nouvelles intitulé Le Mauvais cheval dont l’auteur s’appelle Damon Runyon. J’ai découvert ce nouvelliste il y a belle lurette lorsque je commençais à écrire sur la « Série noire » dont le directeur de l’époque, Robert Soulat, m’en avait conseillé la lecture car il le considérait comme un précurseur du genre. Lire la suite »

Dernier tramway pour les Champs-Elysées – James Lee Burke

Publié dans Chez le bouquiniste Mercredi 11 février 2009

burkeJe tiens James Lee Burke pour un auteur de romans noirs figurant parmi les plus brillants qu’il s’agisse des thèmes évoqués dans ses livres ou de son écriture parfaitement adaptée au sujet. Dernier tramway pour les Champs- Elysées constitue la treizième aventure de son héros préféré, Dave Robicheaux, inspecteur de la police criminelle de la paroisse d’Iberia. Ancien membre de l’association des Alcooliques Anonymes, il reste en permanence confronté à ses propres démons, la violence et l’alcool surtout depuis qu’il a perdu sa seconde épouse, des suites d’une maladie rare. Lire la suite »

Dans les bois éternels – Fred Vargas

Publié dans Chez le bouquiniste Mercredi 11 février 2009

« Dans les bois éternels » de  Fred Vargas traite, à la manière du théâtre grec, de la vengeance ancienne, celle qui ne s’efface jamais, dont les comptes n’ont jamais été apurés et de l’amour, éternel bien sûr, de celui qu’on ne peut partager avec un autre. Lire la suite »

Loin des humains -Pascal Dessaint

Publié dans Chez le bouquiniste Lundi 9 février 2009

loin-des-humains2Le Toulousain Pascal Dessaint avait déjà pratiqué une mini série avec les tribulations d’Emile dans une trilogie douce amère. Il s’y risque de nouveau avec son roman Loin des humains, second volet d’un cycle consacré au capitaine Félix Dutrey que l’on retrouve chaque fois à Toulouse, au centre d’une enquête criminelle. Il se trouve confronté à la mort de Jacques Lafleur, égorgé d’un coup de sécateur alors qu’il élaguait les ronces dans le jardin de sa sœur Jeanne. Personnage étrange que la victime, sorte de marginal vagabond, venu loger chez sa sœur après avoir réchappé par miracle à la mort durant l’explosion de l’usine AZF. Un drame qui s’est produit le 21 septembre 2001 causant de nombreuses victimes et traumatisant une grande partie de la population toulousaine. Lire la suite »