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Chez le bouquiniste
Si vous ne connaissez pas encore Michael Dibdin (1947-2007), voici l’occasion de découvrir ce talentueux romancier anglais. Il a débuté en 1978 avec une splendide imitation de Conan Doyle (L’Ultime défi de Sherlock Holmes). Lire la suite »
État de siège
Ancien ouvrier métallurgiste de Chicago, Eugene Izzi s’est fait connaître en France par quatre traductions qui décrivaient de façon très réaliste la pègre de Chicago, avec une écriture rugueuse et hachée, parfaitement adaptée à son sujet. Dans ce roman, son avant-dernier, il décrit et analyse ce mal intolèrable qu’est le racisme. Lire la suite »
East Buckingham, non loin de Boston, abrite le quartier des locataires, les Flats et celui de petits propriétaires, le Point. Aux Flats, l’avenir des habitants se résume aux allocations chômage de fin de mois. Au Point, on espère se faire une petite vie tranquille loin des voyous de « Cradeville ». Mais quelquefois, les enfants de ces deux quartiers aiment à se retrouver. C’est le cas de Jimmy Marcus et Dave Boyle des Flats et de Sean Devine de Point. Leurs familles se connaissent car les pères travaillent dans la même entreprise de chocolat… même si le père de Sean est contremaître et celui de Jimmy, simple ouvrier.
Un samedi de 1975, alors que les trois gamins se bagarrent dans la rue, deux prétendus policiers descendent de voiture, les sermonnent et se proposent de raccompagner le petit Dave chez lui. L’enfant ne réapparaît que quatre jours plus tard. Tous comprennent et se taisent. Dave, qui a subi le pire, se réfugie lui aussi dans le silence et la culpabilité. Vingt-cinq ans plus tard, l’assassinat de Katie, la fille de Jimmy Marcus, portera en écho le sceau de cet événement tragique et indicible. S’il délaisse ses personnages habituels (les détectives privés Patrick Kenzie et Angela Gennaro), Dennis Lehane n’abandonne pas pour autant ses thèmes favoris comme l’amour et la trahison, la faute, la culpabilité, le remord et la vengeance et livre là son chef-d’œuvre. Mystic River, dont Clint Eastwood a acheté les droits, c’est Shakespeare au cœur de l’Amérique avec, en son sein, les lumières et les ténèbres des hommes qui se défendent d’être des héros et n’aspirent qu’au bonheur
Tonino BENACQUISTA – Drôle, cynique et désespéré !
Antoine est un parasite professionnel. Il a trouvé, avec son acolyte Bertrand, le moyen de subsister en se retrouvant en première ligne de tous les cocktails parisiens qui fleurissent chaque soir dans la capitale. Au cours d’une de ces soirées, ils sont emmenés de force dans le bureau par l’organisateur de la fête qui leur propose un marché : Antoine disposera de quarante-huit heures pour retrouver un certain Jordan, individu dont ils utilisaient le nom pour s’incruster dans ces raouts mondains. Cet homme servira de monnaie d’échange pour que Bertrand recouvre sa liberté.
Malgré un début d’une grande drôlerie, le romancier livre un récit oscillant entre cynisme et désespoir. La description de la vie des noctambules parisiens qui s’apparentent à des vampires fait basculer le récit dans l’étrange et le fantastique. L’écriture alerte et l’imagination sans borne de Tonino Benacquista font de son cinquième roman une véritable réussite.
Veille de noël au 87e district (And All Through the House, 1994) a été publié en septembre 2000, format 14,5 x 17,5, texte et illustrations de 46 pages sous couverture cartonnée bleu illustrée sous emboitage ajouré (pour voir les illustrations). Ce récit est dédié « à mes petits-enfants Dean et Susan Hunter-Cutrona ». Lire la suite »
Le fin limier créé par Harry Kemelman est un rabbin du nom de David Small, chef religieux d’une communauté juive des environs de Boston. Entamé en 1964 par Vendredi on soupçonne le rabbin, ce cycle d’enquêtes s’est poursuivi jusqu’en 1978 avec six autres volumes dont chaque titre commençait par un des jours de la semaine. Jeudi le rabbin est sorti, dernier de la série et jusqu’alors inédit nous entraîne une fois encore au sein de la communauté très conservatrice de Barnard’s Crossing.
Harry Kemelman nous conte par le menu les démêlés et les intrigues qui se nouent pour que le conseil d’administration renvoie le rabbin, coupable aux yeux de certains de trop de mollesse. Ils lui reprochent aussi de se laisser vivre. Mais pendant ces magouilles, un riche habitant de la cité, connu pour son antisémitisme forcené, est retrouvé chez lui, assassiné. La police a plusieurs suspects en vue. Pourtant elle n’aurait certainement jamais démasqué le coupable sans les interventions efficaces du rabbin. Son bon sens, sa connaissance des écritures et sa dialectique talmudique appelée pilpoul font une fois de plus merveille. Comme dans les volumes précédents, cette espèce de travail ethnologique de l’auteur sur la vie de la communauté et ses traditions, tient davantage de place que l’enquête elle-même et rend jubilatoire la lecture de l’ouvrage.
Harry Kemelman. Jeudi, le rabbin est sorti (Thursday, the Rabbi Walked Out, 1978) 10/18 « Grands Détectives » n° 2026 (1989). Trad. Lazare Rabineau.
Un minable petit revendeur de drogue, George Waddy, est blessé griévement et perd la mémoire en sauvant la vie de Pauline. Cette mystérieuse jeune femme le ramène dans son village de Killman’s Landing pour le soigner. Un drôle de village surnommé Saigneville et fort de quatre cent et quelques âmes damnées qui vivent en autarcie. Ces villageois austères qu’on pourrait confondre avec de gentils quakers écolos sont en réalité de redoutables tueurs, membres d’une organisation criminelle, qui peuvent exercer leurs talents sur tout le territoire des Etats-Unis. A la solde du FBI, de la CIA et du KGB, ce sont eux qui ont éliminé Jesse James, Martin Luther King, Robert Kennedy, l’ex roi Farouk, le pape Pie XII et même le général de Gaulle ( !)
Dans ce village, les filles comme les garçons, à partir de douze ans, sont initiés aux armes à feu, aux technologies de pointe et à la pharmacologie. Les sommes colossales empochées à chaque contrat alimentent un compte spécial en Suisse. Une fois rétabli, George Waddy épouse Pauline et devient de ce fait membre de droit de la communauté. Il est alors prié de prononcer ses « vœux » qui feront de lui un tueur à gages chargé d’un premier contrat : éliminer l’attorney général des Etats-Unis. Mais rien ne va se passer comme prévu.
Roman étrange qui mêle politique-fiction, suspense, angoisse et mystère. Il est si captivant qu’on le lit d’une traite même si l’intrigue reste embrouillée et semée d’invraisemblances mais l’ensemble tient finalement bien la route.
William Judson. Les Saigneurs du village (Kilman’s Landing, 1976) Gallimard, Super noire n° 75 (1977). Trad. de Madeleine Charvet.
Attention chef d’oeuvre à consommer sans modération
L’action de ce roman se déroule à Londres. Joseph Doigt rend visite à son voisin Kricheski au moment où celui‑ci a choisi de se suicider au gaz. En appuyant sur la sonnette de la porte d’entrée, Doigt fait exploser la maison et se retrouve sous les décombres, le crâne légèrement fêlé. Il se trouve alors pris en charge par un certain Copeman qui l’amène au bistrot du coin pour lui faire absorber un remontant, avant de le charger dans une ambulance. Les deux hommes arrivent ensuite à La Maison, genre Palais de Buckingham, en réalité asile d’aliénés. A l’entrée, un gnome et un géant aux dents phénoménales, les docteurs Barnaby et Grauss, vont questionner longuement Joseph Doigt. Ils le déclarent fou et signent des documents officiels d’internement. Doigt se retrouve installé au quatrième étage d’un luxueux immeuble, avec une jolie et peu farouche personne répondant au nom délicat de Hoover – l’aspireuse – et qui lui prodigue ce qu’on qualifie parfois de gâteries.
Entre-temps, le nouveau locataire est initié aux travaux de La Maison qui consistent, le soir venu, de parcourir la ville en ambulance, munis de fiches établies par le service « renseignements ». Les individus mentionnés sur les fiches sont asphyxiés au gaz, enlevés et enfin éliminés par une piqûre au cyanure. Puis un train spécial les transporte jusqu’à un crématoire où ils sont brûlés. Petit à petit, Joseph Doigt va gravir les échelons jusqu’au poste de directeur général où il prend soudain conscience que tuer des gens n’a d’autre finalité que d’en faire travailler d’autres. Effaré, il se désigne pour faire partie de ceux qui seront assassinés le lendemain.
Vraiment singulière et pleine d’originalité, cette histoire foldingue peut faire penser par son côté absurde et son désespoir à Kafka et au 1984 d’Orwell. Chacun pourra imaginer d’autres comparaisons. Allégorie teintée d’humour noir sur les sociétés qui se prétendent modernes parce qu’elles entretiennent un libéralisme effréné. Le progrès technique étant prioritairement utilisé contre les individus pour les aliéner plutôt que pour améliorer leur vie sociale. Chaque personnage, chaque acte décrit représente un symbole, le plus énorme étant le rappel direct des camps nazis d’extermination. L’ouvrage pour son apparente démence et son humour à froid, mérite amplement de figurer dans la collection « Série Noire » à la section des perles rares comme Le Grossium, La Baleine scandaleuse, Je suis un sournois et autre Londres-Express. Tout en étant daté de 1972, il reste toujours d’une profonde actualité.
Christopher Wilkins. N’y mettez pas le doigt (Finger, 1972). Gallimard super noire n° 7 (1975). Trad. Roger Guerbet. Réédition : Série noire n° 2392 (1995).
Un constat désespéré sur les jeunes chômeurs
Philadelphie (Pennsylvanie), 1936. Le chômage frappe dur une population qui déjà vit difficilement. Ralph, Dingo, Ker et George, quatre gars, chacun pas loin de la trentaine sont sans boulot. Chacun cohabite avec sa famille respective et plus ou moins d’harmonie et de compréhension. Le plus clair de leur temps se passe au coin de la rue à glander et grignoter des pistaches: « Au coin des rues des grandes villes de ce grand pays. Une foule de types plantés sur les trottoirs, les mains dans les poches, en attendant qu’il se passe quelque chose en l’an de grâce 1936 » (page 53).
Et il ne se passe pas grand chose pour nos quatre compères. Ils ne réussissent même pas à faire la fête avec les filles. Ou bien elles ne viennent pas au rendez-vous, ou encore elles aussi sont au chômage. C’est pourtant à la faveur d’une de ces surprises parties ratées que Ralph rencontre Edna Daly: « Elle avait vingt trois ans. Ses cheveux étaient d’un blond cendré presque de la même couleur que ses yeux. Elle avait une peau douce, blanche et propre. Mais ses joues n’avaient aucune couleur. » (page 72). Plus tard, Ralph croisera aussi Lénore, femme bien en chair qui terrorise son mari et sa belle-mère. Les lecteurs goodisiens auront bien évidemment reconnu en ces deux personnages féminins une rémanence chère à leur auteur.
Toute l’histoire se déroule dans un climat de léthargie perpétuelle des protagonistes; léthargie qui provient de leur incapacité à agir parce qu’ils n’ont aucune perspective de s’en sortir et même si Ken, le compositeur de chansons, parle tous les jours d’aller vendre sa production en Floride, il ne bouge pas pour autant.
« Constat désespéré sur la jeunesse de l’époque » indique la quatrième de couverture. On pourrait extrapoler en disant que ce constat reste valable dans toutes ces sociétés qui mutilent la jeunesse en la laissant sans travail utile, toutes ces sociétés dans lesquelles, comme dit Lénore « on a une idée brillante et on essaie de la mettre en pratique. Mais ça ne marche jamais. On ne peut pas descendre du manège qui n’arrête pas de tourner » (page 195).
Simple et efficace, ce bon roman de Goodis est servi par une excellente traduction de Jean-Paul Gratias. Il est indispensable pour tous ceux qui cherchent à compléter l’intégrale de l’homme de Philadelphie car c’était son unique roman encore inédit en français.
David Goodis, La Blonde au coin de la rue (The Blonde on the Street Corner, 1954). Trad. de Jean-Paul Gratias. Rivages/Noir n*9 (1986), 198 pages.
En plein cœur de Robert Daley, nous entraîne au sein de l’appareil policier new-yorkais. Au petit matin, on retrouve le préfet de police Chapman allongé dans la neige. Il est mort d’une balle en plein coeur. Farber, le chef de la police est chargé de l’enquête. Il connaissait bien le préfet. Jadis, lorsqu’ils étaient jeunes flics, ils faisaient équipe ensemble. Ils ont aimé la même femme qui, finalement, a épousé l’ambitieux Chapman. L’enquête s’avère difficile. Aucun indice. Aucun témoin. Farber doit fouiller dans le passé de la victime. Mais s’il boucle l’affaire, il a des chances d’être nommé préfet. Le maire dispose d’un délai de dix jours pour choisir. Et dans l’ombre, d’autres candidats sont sur les rangs, qui manœuvrent et traînent les pieds. Journaliste, Robert Daley, a été au début des années 70, commissaire de police adjoint de New York. Il a tiré de cette expérience la matière de plusieurs romans à succès comme L’Année du dragon ou Le Prince de New York. Ce récit est de la même veine. Il nous décrit avec minutie les relations et les rapports de force qui s’instaurent au sein de la communauté policière. Luttes d’influence, rivalités de tous ordres, ambitions effrénées, le tableau des gros pontes de la police n’a rien de tendre et la vision de l’auteur, d’un réalisme cru, est sans pitié. Robert Daley. En plein cœur (Wall of Brass, 1994). Belfond (1995). 345 pages.
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