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Actualités
Alors que l’an 2012 pointe son nez, on se rend compte que, de plus en plus, notre vie se trouve régie par l’évolution fantastique des sciences et des techniques, notamment dans le domaine de l’informatique, de l’audiovisuel, de la video et du reste. En parallèle à cette évolution, les relations humaines s’avèrent bien appauvries et marquent un sacré retard. Ainsi, j’étais un de ceux qui pensaient que la tribu des polardeux, à l’exception de quelques couacs nullement mélodieux, avait dans l’ensemble des rapports normaux, sans pour autant sombrer dans l’angélisme ni penser que « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Comme j’en connais qui vont me demander ce que signifie l’expression « avoir des rapports normaux », je précise ma pensée à ce propos : ce sont des rapports qui peuvent tourner à l’engueulade, parfois, mais qui généralement sont empreints d’intelligence, de courtoisie et de tolérance. En plus court, on pourrait dire aussi qu’il importe d’avoir du respect pour son interlocuteur. Non seulement c’est une façon de faire que je m’efforce d’appliquer mais j’ai tendance à l’apprécier également chez les autres. Comme disait Popek, on n’est pas des sauvages !
Que le Diable m’habite. Il semblerait que si ! Nous sommes des sauvages ! Si toutefois j’en crois la teneur de quelques messages lus sur la liste des membres de 813. Je ne vais pas relancer la polémique d’autant que j’ignore à peu près tout des personnes ou des auteurs concernés. J’ignore leurs noms ainsi que la nature de leur différend. Mais je ne peux pas garder le silence lorsque je lis qu’une animatrice de l’association Fondu au noir, Caroline de Benedetti, s’est fait traiter de pute. On n’est plus dans la discussion courtoise et quel que soit le sujet l’insulte ne constitue pas un argument. Qui plus est, son statut de femme autorise ce vocable, profondément machiste. Si l’insulté avait été un homme, comment se serait-il fait insulter ? Aurait-on osé le traiter de peine-à-jouir ou bien de bois-sans-soif ?
Comment en est-on arrivé là ? Et pour qui nous prenons-nous pour conclure un débat par des insultes. J’ignore s’il s’agit de ce vieux clivage qui existe chez certains polardeux. Les uns défendent le roman noir à outrance, les autres le thriller et c’est à qui prouvera qu’il a raison et bien évidemment que l’autre a tort. A soixante-dix ans passés, ce type de discussion, je m’en tape allégrement. Ce faux débat qui vise à opposer deux genres populaires ne me passionne pas et si mon interlocuteur a l’impression qu’il possède la vérité, je la lui laisse bien volontiers. Mais j’ai commencé de parler sur ce sujet et je me dois de continuer. Lorsque le 10 juin 1980, des auteurs, des critiques et des lecteurs ont fondé l’association 813 des amis des littératures policières, leur souci était de défendre les romans policiers. Tout le roman policier. À l’époque, le genre policier était traité avec un mépris total par ce qu’il est convenu d’appeler la critique. Quant à ceux qui le lisaient, ils passaient pour des lecteurs de mauvais goût. Nous en avions raz la casquette d’être considérés comme des sous-développés du bulbe rachidien, pour la simple et unique raison que nous aimions les récits criminels.
Pour mieux faire connaître ces romans que nous aimions, nous avons regroupé nos énergies, fédéré nos moyens et engagé des campagnes d’explications relayées par les premiers salons ou festivals polars que nous n’avons cessé d’organiser et qui, en ces temps-là, existaient à un seul exemplaire pour toute l’année : Reims (1980-1986), Grenoble (1987-1989), Saint-Nazaire (1987-1997). Nous avons défendu le genre et tous ses sous-genres, sans exclusive, aussi lorsque je me trouve confronté à des collègues qui veulent privilégier le noir au thriller ou bien l’inverse, je trouve cette comparaison aussi stupide que de demander à un gamin s’il préfère son papa ou sa maman. J’estime que la courtoisie devrait être chez les polardeux une règle de conduite dans une discussion ou un débat. Un différend entre deux individus ne peut pas se limiter à traiter l’autre d’enculé. D’abord l’expression manque cruellement d’élégance pour des gens de lettres ; ensuite les atteintes à la vie privée ne doivent pas avoir cours dans un débat sur un texte.
Restent d’autres questions sur le rôle du critique, sur la nécessité de publier ou non des critiques négatives et finalement sur la fonction qui devrait être celle de tous ceux qui tiennent des blogs ou des sites sur lesquels ils affichent des compte-rendus de leurs lectures. Pour ma part, même si j’ai inscrit « critique » sur ma carte de visite, je choisirais plutôt le terme de chroniqueur dans la mesure où la partie que je traite concerne autant mes lectures que des informations sur le monde des polardeux. Le terme de « critique » doit d’ailleurs être manié avec prudence, car à quelques exceptions qu’on peut compter sur les doigts de la main d’un mutilé du travail, la dite critique sur Internet consiste à paraphraser l’essentiel du roman en un résumé si complet que le lecteur a l’impression d’avoir lu le livre avant même de l’avoir ouvert. Bien entendu, je récuse la vieille antienne voulant qu’un critique ne le devienne qu’après avoir écrit lui-même un roman. Cela signifierait aussi qu’on aurait le droit d’évoquer un film à l’unique condition d’en avoir mis en scène au moins un. J’en passe et de meilleures encore. C’est ridicule et la fameuse appréciation qui revient régulièrement comme les radis, depuis un siècle, affirmant que « le critique est un auteur raté » est un manque évident de réalisme. Combien de fois m’a-t-on proposé d’écrire des fictions et j’ai décliné les invitations, non pas que je me considère comme auteur raté, mais plus exactement écrire de la fiction m’intéresse moins que d’écrire sur les auteurs ou sur les livres. Je préfère apporter à mes lecteurs des arguments pour leur donner le goût de lire. C’est ce que je considère comme primordial dans notre société et je répète toujours dans les salons que je parraine : « lire rend moins con » et j’y crois dur comme fer. Mais peut-être suis-je dans l’erreur. Il doit exister des individus qui pourront lire un roman par jour en restant toujours bas de plafond.
Quoi qu’il en soit bonne année à tous mes amis. Je suis également dans l’impossibilité de répondre individuellement à toutes les personnes qui m’ont souhaité un bon anniversaire car le nombre dépasse les 150 messages sur Facebook, sur le Net ou par SMS et messages vocaux sur mon Smartphone. Sachez que tous ces petits mots personnalisés m’ont beaucoup touché. Merci à toutes et tous et sachez aussi que ma santé se maintient au beau comme prévu.
Tous les soirs, les adhérents de l’association 813 ont la chance de pouvoir discuter entre eux. Ils peuvent ainsi débattre de divers sujets généralement liés aux littératures policières. Et l’autre soir, un adhérent de fraîche date, a posé cette question : je n’ai jamais lu de romans écrits par Jim Thompson. Par quel ouvrage me suggérez-vous de commencer ?
A cette question, par quel titre entamer l’oeuvre de Jim Thompson ? je suggère de commencer par lire son autobiographie Vaurien, initialement publiée à L’Atalante, avant d’être reprise chez Rivages, maison d’édition qui conserve l’intégralité de l’oeuvre y compris les nouvelles. Je propose ce choix car toute la vie de Thompson est marquée d’événements qui sont perceptibles par la suite dans son œuvre romanesque. Par exemple, il va naitre dans une prison – A dix-huit ans il est tuberculeux et atteint de délirium tremens – et tout au long de son enfance et adolescence il sera considéré par son père comme un moins que rien, ce qui explique dans la plupart de ses romans les rapports père-fils difficiles. Si vous voulez entamer l’œuvre d’emblée, bien sûr 1275 âmes s’impose, qui se
termine par le cocasse congrès des chiens. Pour ne pas empuantir la salle, ils ont déposé leur trou de balle à l’extérieur mais une tornade les ayant dispersés, chacun des chiens en a récupéré un au hasard, ce qui, d’après Thompson fournit l’explication à ce spectacle assez banal dans la rue où l’on voit les chiens se flairer l’anus dès la première approche. En fait, ils sont à la recherche de leur trou de balle véritable. Deux pages qui viennent à la fin, éclairer un roman noir très glauque. Parmi mes autres préférés : le démon dans ma peau, le criminel (un exemple formidable de roman polyphonique), nuit de fureur, des cliques et des cloaques, les arnaqueurs, hallali, la mort viendra petite, etc. Pour les cinéphiles, souvenez-vous que Thompson joue le rôle du juge Grayle dans Adieu ma jolie de Dick Richards aux côtés de Charlotte Rampling (son épouse dans le film) qu’il surprend dans les bras du détective Robert Mitchum. Il referme la porte de la pièce où se trouve le couple. Il ne veut pas les déranger et son visage inoubliable laisse lire toute la détresse du monde. Il est âgé, sa femme jeune et belle et il sait qu’il l’a perdue à jamais.

Après la ville de Reims qui
accueillit de 1980 à 1986 le premier festival polar en France, ce fut au tour
de Grenoble de prendre le relais de 1987 à 1989. Puis se furent Saint-Nazaire et les 24 heures du livre
du Mans. J’ai retrouvé dans mes archives quelques photos. Mais le temps a passé. Certes !
De 1987 à 1989, j’ai été directeur littéraire de la collection bordelaise Le Mascaret noir. On peut encore trouver chez les bouquinistes des volumes de cette collection confectionnée à partir d’auteurs européens, à l’exception des romans écrits en anglais. On trouvait dans cette collection, deux romans français : Otage de Sébastien Devillers et Rebelles de la nuit de Marc Villard.
L’ami Marc est sympa. Lorsque j’ai démarré, il y a quelques années, Noir urbain, une nouvelle collection que m’avait confiée Henry Dougier, patron des éditions Autrement, le premier texte que j’ai reçu, Petite mort, rue Rambuteau, était signé Marc Villard. Il m’a toujours aidé au démarrage.
Pour revenir au catalogue du Mascaret, je lui trouvais belle allure avec, en complément aux titres déjà cités : -ky (allemand), Per Wahlöö (suèdois, deux titres), Giorgio Scerbanenco (italien), Andreu Martin (espagnol), Juan Madrid (espagnol, deux titres), avec hors collection le splendide recueil des Recettes immorales de Manuel Vasquez Montalban. Les neufs premiers titres de cette collection recueillirent quatre prix, ce qui n’était pas si mal pour un début. J’envisageais de poursuivre la collection avec des titres de Francisco Gonzalez Ledesma, Ombre de l’ombre le premier roman de Paco Ignacio Taibo le mexicain, ainsi qu’un ou deux auteurs russes. Hélàs, les patrons de la collection ne firent pas cas de ces propositions aussi pour partir de façon élégante (d’autant que ma contribution est toujours restée bénévole), j’ai confectionné un recueil de 20 textes en forme d’hommage à Robert Soulat, directeur de la série noire. Parmi les 20 il y avait Jean Amila, Anonyme (mon frère Pierre-Alain qui nous a quittés fin mai 2011), Joseph Bialot, Didier Cohen, Philippe Conil, Robin Cook, Didier Daeninckx; Jean-Paul Demure, Emmanuel Errer, Frédéric Fossaert, Thierry Jonquet, Eric Kristy, Gérard Lecas, Julius A Lion, Marie et Joseph, Michel J. Naudy, Jean-Hugues Oppel, Daniel Pennac, Jean-Bernard Pouy, Marc Villard et une préface de François Guérif. Le titre de l’ouvrage a été gracieusement fourni par J.B Pouy, surnommé Poupouille ainsi d’ailleurs que les vingt textes qui composent le recueil, ce qui me permet de dire qu’il y a de sacrés copains chez les polardeux, même si ça donne des boutons à deux ou trois pisse-froids qui n’ont pas la chance de vivre de telles amitiés.
La revue Mouvements a adopté ce bon usage qui consiste, de temps en temps, à consacrer l’essentiel d’un de ses numéros au polar. La livraison d’octobre abor-dait ce genre littéraire grâce à un dossier très complet composé d’une série d’articles qui permettent de corriger un certain nombre de contre-sens ou d’impréci-sions. Ce qui m’amuse et même me réjouit franchement, c’est de trouver sous la plume de divers critiques professionnels cette formule « c’est bien plus qu’un polar« . A croire que ces critiques n’ont encore pas compris que la littérature policière représente non seulement une intrigue avec son mystère et ses secrets, mais aussi une façon d’interroger le monde, d’ausculter la société, de raconter sa ville, son pays et les diverses catégories sociales qui en font partie.
Ecrire un polar est une façon de réfléchir, de s’interroger, de questionner les divers pouvoirs en place, de dévoiler les aspects cachés de la société, de montrer l’envers du décor, ce qui se cache derrière la façade pour susciter le doute et la réflexion chez le lecteur. Comme dit le grand Jim Harrison: « Pour comprendre le monde, j’écris sur lui. »
Et pour ironiser encore à propos des confusions relatives à la définition du roman noir, il y a ceux qui écrivent : »un roman noir très noir de chez noir ». Je leur propose aussi de dire « un roman d’énigme très énigme de chez énigme » ou encore « un thriller très thriller de chez thriller ». Ils devraient se rendre compte du ridicule de la formule. Ou bien il s’agit d’un roman noir ou bien d’une autre catégorie mais il n’existe pas de nuances du genre « très noir » ou « presque noir ». Il n’y a aucun dosage à mesurer car il est noir ou il ne l’est pas. Encore conviendrait-il de se mettre d’accord sur le contenu sousjacent de critique sociale que doit contenir un texte « noir ».
En savoir plus sur la revue Mouvements
http://www.mouvements.info/
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