SUBJECTIVITÉ Depuis la naissance du roman policier, la place des femmes a été scandaleusement occultée. C’est d’ailleurs le sujet d’une de mes conférences – les femmes ont été des pionnières dans divers genres : chez les Britanniques par exemple, Mary Elizabeth Braddon, avec au moins 80 romans, intervient à la même époque que l’inventeur du suspens, Wilkie Collins. La baronne Orczy crée le premier détective en chambre. Aux Etats-Unis, Ann S. Stephens signe le récit du premier Dime Novel en 1860 (The Indian Wife and the Hunter. Ce n’est pas un récit polar car le premier date de 1872 dans ce type de bouquin mais quand même). Anna Katherine Green signe le premier polar américain en 1878 (Le crime de la cinquième avenue. Disponible au Masque), invente le narrateur du héros (sorte de Watson avant l’heure) et se permet plus d’un siècle avant que cela ne devienne la mode de mettre en scène un couple mixte d’enquêteurs. Mary Roberts Rinehart abandonne en 1907 sa blouse d’infirmière pour créer le suspense psychologique avec L’escalier en spirale. Ce type de récit dans lequel une jeune femme est prise dans une sorte de toile d’araignée, est aussi surnommé « l’école du si j’avais su » car c’est une phrase que répétait l’héroïne au début du genre. Toutes les générations de romancières américaines se sont distinguées dans ce domaine de Mildred Davis (La chambre du haut, 1948) à Mary Higgins Clark (La nuit du renard, 1978). On trouve aussi la jeune Frances Noyes Hart qui signe en 1928 le premier roman judiciaire (Le procès Bellamy). Si vous avez la curiosité de feuilleter de vieilles séries noires, parfois vous constaterez que le prénom du traducteur n’est pas mentionné. Seule figure la première lettre de ce mystérieux prénom. Soyez sûr qu’il s’agit d’une femme. Bien qu’elles fussent bien moins nombreuses que les hommes traducteurs, il importait de cacher qu’elles avaient traduit plus de la moitié des titres d’une collection plutôt masculine. Cette pratique a dû cesser durant les années 70/80.Malheureusement, ce travail féminin d’avant garde n’a pas eu lieu dans le domaine du roman noir et c’est bien compréhensible. La description d’une société violente, d’un monde viril avec des affrontements sauvages, ne pouvait guère durant les années 20 être l’apanage d’une romancière. De nos jours, une femme peut se mettre à la tâche pour décrire ou exorciser cette violence. Ses lecteurs ne sont pas choqués. Mais lorsque je lis dans un article que Mary Higgins Clark, pour en citer une, écrit du noir, je dis non.Non Mary Higgins Clark n’écrit pas du roman noir, pas davantage Ruth Rendell sauf si on utilise le mot « noir » pour qualifier l’atmosphère glauque du livre ce qui conduit la personne ayant porté ce jugement, d’ajouter « noir de chez noir » ou « noir très noir ». Le roman noir est bien autre chose et il revêt une dimension très différente de l’expression « noir de chez noir ». A contrario du roman christien où Poirot démasque le coupable qui doit payer sa dette à la société (moralité: lecteurs dormez tranquilles, la police veille), dans le roman noir, il arrive souvent que le coupable, quoique démasqué, ne puisse pourtant pas être puni. Il peut rester en liberté pour diverses raisons, la plus simple étant la position hiérarchique qu’il occupe. Le pouvoir reste toujours présent dans ce genre-là. Mais encore! Le roman noir dès sa naissance a pour protagoniste un détective privé dur à cuire (hard-boiled) et non pas un policier. |
ENTHOUSIASMEC’est compréhensible car au début des années 20, le flic, dans la réalité, était corrompu. Arrosé de pots de vin pour fermer les yeux sur le trafic d’alcool, le policier ne pouvait en aucun cas incarner un crédible défenseur de la loi aux yeux du citoyen lecteur. Quant au détective privé, cynique et revenu de tout, mais prêt à faire le coup de poing pour que surgisse la vérité, il peut être appréhendé comme une sorte de fantasme de l’Américain moyen surgi à l’issue de la défaite de la contestation collective. Le prolétariat a échoué dans son combat émancipateur. Malgré des luttes sociales inouïes car émaillées de meurtres, d’assassinats et d’affrontements tragiques dont l’histoire des états-unis regorge à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.Ce personnage de détective privé semble symboliser l’empêcheur de tourner en rond, l’allié de tous les perdants qui avaient cru au rêve américain avant de se rendre compte que cette illusion ne les concernait pas. Désabusé, portant sur la société américaine un regard critique et sévère, ce privé reste l’archétype du roman noir car les romanciers de cette époque (1922 le début) ont voulu témoigner sur leur façon de voir le monde en empruntant comme matériau de base le mystère. En effet, une intrigue policière est toujours lue avec plaisir car les humains que nous sommes, sont curieux. Nous cherchons la vérité. Mais pour nous faire accéder à la solution, le romancier va emprunter des routes porteuses de réalités que nous ignorions. Et nous allons nous mettre à douter de beaucoup de choses comme par exemple de la justice et de son application à géométrie variable. Nous allons nous interroger sur la gestion du pays, sur les cadeaux fiscaux, enfin sur tout ce monde dans lequel nous existons.Dans le même temps, si le contenu du récit change, le contenant, c’est à dire la forme, l’écriture, elle aussi évolue et s’appuie sur la théorie du béhaviorisme; le romancier raconte son récit comme s’il le commentait derrière l’œilleton d’une caméra. Les personnages sont décrits en rapportant seulement leurs gestes et leurs propos: par exemple, l’auteur ne dira jamais que son personnage est un paresseux, mais il le montrera dans une situation permettant au lecteur de comprendre que l’homme est paresseux.Ce monde de violence né dans les années 20 et qui s’est développé durant la dépression des années 30, n’avait aucunement conscience d’exister sous la forme d’un genre autonome et fédérateur. C’est lorsque Marcel Duhamel, fondateur de la série noire, rassembla sous une couverture noire bordée de blanc (le négatif d’un faire part mortuaire) tous ces auteurs inconnus en France pour la plupart et ayant écrit sur une période de 40 ans qu’on baptisa roman noir ce type de romans violents, réalistes et ayant un point de vue critique sur la société. Tout comme Nino Franck créa en 1945/46 l’appellation « film noir » en voyant à la suite 5 ou 6 films policiers américains réalisés à quelques années d’intervalle mais l’occupation nazie ayant privé la France de films US durant plusieurs années, le fait de les voir d’un coup, permit d’en dégager une atmosphère commune et un aspect similaire au roman noir. je n’en rajoute pas davantage car j’ai le projet de développer ce sujet dans un petit livre intitulé « promenade subjective et enthousiaste au coeur du roman noir américain » |


