LE PÈRE DE SPENSER EST MORT

Publié dans Carnet noir Samedi 23 janvier 2010

LUNDI 18 JANVIER 2010, LE ROMANCIER ROBERT B. PARKER EST MORT ALORS QU’IL ÉCRIVAIT UNE NOUVELLE AVENTURE DE SON DÉTECTIVE PRÉFÉRÉ, SPENSER.

Robert Brown PARKER voit le jour le 17 septembre 1932 à Springfield (Massachussets). Études au Colby College de Waterville (Maine) et à l’université de Boston. Maîtrise (1957), doctorat (1971). Service militaire (1954/56), notamment en Corée. Rédacteur technique chez Raytheon Company (1957/59), dans une compagnie d’assurances (1959/62), parallèlement associé de la Parker Farman Company, une agence de publicité (1960/62). À partir de cette date, enseignant dans divers établissements dont l’université Northeastern de Boston jusqu’en 1979, date à partir de laquelle il se consacre entièrement à l’écriture.

Il vient au roman policier par le biais de sa thèse de doctorat, The Violent Hero, Wilderness Heritage and Urban Reality: A Study of the Private Eye in the Novels of Dashiell Hammett, Raymond Chandler and Ross Macdonald, puis conçoit son propre détective qui, à l’instar de Marlowe, porte le nom de Spenser, un poète élisabéthain. Influencé par Chandler et Hemingway, Parker reconnaît que pour tracer le portrait de son personnage, il s’est aussi inspiré de Rex Stout, de Faulkner, de Hammett et de Shane, le cow-boy mythique créé par Jack Schaefer et interprété à l’écran par Alan Ladd. Spenser est un détective privé qui opère à Boston et dans ses environs avec l’aide de Hawk, un Noir aussi grand que lui, le crâne rasé. C’est un adepte du jogging et de l’haltérophilie. Il a une liaison amoureuse avec Susan Silberman et aime la bière Amstel et les bons petits plats qu’il se mijote de temps à autre. Grave défaut: il boit le vin rouge glacé: «…je savais que les connaisseurs en vins me considéraient comme un barbare, mais j’en avais pris l’habitude et j’aimais le vin rouge frais» (Le Disparu).

Dans sa première enquête, il est chargé par le recteur d’une université de retrouver The Godwulf Manuscript (1973), datant du moyen âge. Dans la suivante, Le Disparu , il est engagé par un entrepreneur du bâtiment pour retrouver son jeune fils. Dans Base-ball boum!, il cherche à découvrir si la vedette de base-ball de l’équipe des Red Sox s’est laissée corrompre ou si elle est victime d’un chantage. Dans Promised Land, Edgar 1976, il doit ramener une jeune femme au domicile conjugal. The Judas Goat (1978) raconte la longue traque de Spenser à travers le monde pour retrouver les terroristes internationaux qui ont tué la femme et la fille d’un riche industriel, paralysé à la suite d’un attentat. Il sert de garde du corps à Rachel Wallace, une romancière féministe militante (Ramdam-Dame), puis à Candy Sloane, une journaliste qui a découvert un gros scandale dans les milieux du cinéma hollywoodiens (La Belle et les ténèbres). Dans Printemps pourri, il est sollicité par une mère divorcée pour ramener son fils que le père, malgré une assignation, garde caché. Il recherche une jeune fille qui a quitté sa famille et se prostitue (La Fugueuse enchantée), sert de garde du corps à un politicien que le comportement de sa femme risque d’handicaper pour le poste de sénateur (Un peu de discrétion), affronte les membres d’une secte (À coups de goupillon), et part en Californie au secours de sa chère Susan, séquestrée dans la forteresse d’un milliardaire (Sous les ailes de l’aigle), etc.

Les enquêtes de Spenser, on le voit, se suivent et se ressemblent dans leur banalité, car Robert Parker ne se considère pas comme un écrivain policier. À ce propos, il écrit: «je ne suis pas tellement intéressé par le roman policier. mais je m’attache aux personnages et au comportement humain… le crime est simplement un prétexte à l’action du héros. Et l’action est simplement la dramatisation de son caractère. Et ce qui m’intéresse c’est son caractère». C’est donc du côté de Ross MacDonald (voir Kenneth Millar) que vient l’influence majeure: la famille riche et décadente de The Godwulf Manuscript, les ménages brisés et les enfants paumés du Disparu et de Printemps pourri, tout cela rappelle le monde de Lew Archer. L’originalité de l’œuvre parkerienne tient à l’importance accordée à la femme, dotée ici d’un rôle adulte. Ayant observé que la littérature américaine traite souvent d’un monde où la femme est absente, Parker voulait écrire sur l’amour, «voir si le héros américain pouvait être un homme total… un homme complet, sans perdre les valeurs de l’enfance. S’il pouvait affronter l’âge adulte en assumant le pouvoir d’aimer aussi bien que le pouvoir de tuer». C’est pourquoi chaque récit consacre une place, parfois envahissante, aux relations entre Spenser et Susan Silverman qui vivent de bons et de mauvais moments comme un couple qui se cherche, se construit, avec ses ruptures et ses réconciliations. Le Cor sonne le glas, qui ne fait pas partie de la série des Spenser, est une contribution au thème westernien de la poursuite, et à celui, plus proche de nous, de l’autodéfense. Un écrivain, témoin d’un crime, est menacé par un gang. ll choisit de se retourner contre ses poursuivants et de les tuer avant qu’ils ne l’abattent, lui et sa femme.

Auteur d’articles sur la littérature policière, Marlowe’s Moral Code (1976) et Marxism and Mystery (1977), il a écrit avec sa femme, Joan H., une autobiographie, Three Weeks in Spring (1978). En 1989, il marie Philip Marlowe, dans Marlowe emménage, en terminant un manuscrit inachevé de Chandler. Il récidive avec Rêver peut-être…, sorte de suite au Grand sommeil dont il reprend les personnages, ce qui n’était pas indispensable. A la fin des années 1990, il crée un nouveau personnage, Sunny Randall, fille de policier qui est devenue détective privée et dont plusieurs enquêtes ont été traduites en français.