CHASSE AUX SORCIÈRES (1)

Publié dans Chasse aux sorcières Samedi 9 mai 2009

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LES ORIGINES

L’expression « chasse aux sorcières » remonte loin. Aux États-Unis, dans la bourgade de Salem – état du Massachusetts – en 1692, convaincues de sorcellerie, dix-neuf personnes furent pendues et cent cinquante autres jetées en prison. Elles seront finalement graciées et libérées. Quelques accusateurs zélés s’en prendront à la  femme du gouverneur essayant de la mettre en cause ce qui aura pour seul effet de stopper net cette chasse indigne. Depuis cette date, l’expression est utilisée pour dénoncer les discriminations de toutes sortes, la peur de l’étranger et les atteintes aux libertés démocratiques, toujours mises à mal ici ou là.

CHASSE AUX SORCIÈRES – 1919 – 1920

Si la plupart des lecteurs savent situer dans les années 1950 ce qu’on appelle le maccarthysme, beaucoup ignorent en revanche qu’il y eu au début de ce siècle une autre chasse de même nature en 1920. Déjà en 1917, la révolution d’octobre triomphe en Russie et avec elle, les théories marxistes léninistes sur l’instauration de la dictature du prolétariat. C’est loin d’être apprécie aux États-Unis d’autant qu’avec la fin de la première guerre mondiale, le pays est plongé dans une grave crise de confiance dont on trouve une excellente description dans Un pays, à l’aube, premier volet de la trilogie entamée par Dennis Lehane. Des grèves éclatent dans la sidérurgie et chez les métallos. Des manifestations de Noirs qui revendiquent la nationalité américaine, dégénèrent et provoquent plusieurs centaines de morts, les « suffragettes » manifestent pour obtenir le droit de vote. A cette situation explosive, s’ajoute le vote en date du 16 janvier 1919 du 18e amendement à la constitution américaine qui prévoit que : «  la fabrication, la vente et le transport des boissons alcoolisées, ainsi que leur exportation et importation, sont prohibées sur le territoire des États-Unis. » Ratifiée par tous les États américains – exception faite du Connecticut et de Rhode Island – cette loi qui instaure la prohibition, sera en application du 17 janvier 1920 au 20 février 1933.

Alexander Mitchell Palmer

Alexander Mitchell Palmer

De nombreux conflits du travail ont émaillé, avec des fortunes diverses, la fin du XIXe siècle et dans de nombreux cas, les armes ont parlé, faisant des morts dans chaque camp. Pour autant, les salariés n’ont pas renoncé à améliorer leurs conditions de travail et de vie. Plus de la moitié de la main d’œuvre est d’origine étrangère, récemment immigrée. On sait comment dans ce cas, les derniers arrivés héritent du pire, vivent des conditions précaires tout en se faisant exploiter jusqu’au trognon.  Parmi tous ces travailleurs circulent des idées anarchistes et le projet de bâtir une société plus égalitaire. C’est d’autant plus urgent que le fameux «  rêve américain » du début du siècle a pas mal de plomb dans l’aile. Pour quelques-uns qui réussissent, combien restent des laissés pour compte.

Durant l’été 1919, de nombreux attentats anarchistes troublent le pays. Dans la journée du 2 juin, huit villes sont touchées dont la capitale Washington ainsi que la propre demeure du ministre de la justice Alexander Mitchell Palmer qui occupera ce poste du 5 mars 1919 au 4 mars 1921. Quelques mois plus tôt, ce ministre, membre du parti démocrate, avait déclaré : « Les langues du feu révolutionnaire viennent lécher les autels des églises, jaillir dans les beffrois des cloches des écoles, ramper jusqu’aux recoins les plus sacrés des maisons américaines, remplacer les serments du mariage par les lois du libertinage, enflammer les fondations de la société ».

John Edgar-Hoover

John Edgar-Hoover

Abandonnant ce style ampoulé, il va bientôt lancer ce qu’on a appelé les « raids Palmer »  en les assortissant de cette profession de foi en forme de slogan publicitaire : « Palmer, ne laisse pas ce pays voir rouge ». En pratique, ces raids se traduisent par des rafles policières pratiquées sans mandat dans les milieux anarchistes, communistes et bolcheviks  dénommés aussi « militants radicaux ». S’appuyant sur des textes comme Espionage Act of 1917 ou encore Sedition Act of 1918, Palmer et ses agents vont organiser dans ces milieux, une série d’opérations suivies d’expulsions. Pour le seconder, le ministre de la justice a recruté un jeune diplômé en droit qui va se montrer d’une redoutable efficacité. Il porte le nom de John ‘Edgar Hoover, ne dirige pas encore le FBI mais en 1919, il  prend en charge une nouvelle division du ministère de la justice, le Bureau d’investigation. En octobre de la même année, Hoover a réussi à établir une liste de 150.000 individus suspects. Le 16 septembre, une bombe explose causant trente-huit morts et  quatre cents blessés. Le 7 novembre, Palmer déclenche une série de rafles contre les éléments radicaux et étrangers. En décembre, 249 citoyens et immigrants d’origine russe sont renvoyés par bateau jusqu’en Russie. Parmi ces expulsés, les dirigeants Emma Goldman et Alexander Berkam. Durant le mois de janvier 1920, on dénombre six mille arrestations principalement chez les membres de l’IWW (Industrial Workers of the World) dont quatre mille sont réalisées dans trente-trois villes la même nuit. À New York, les cinq élus socialistes sont chassés de l’assemblée législative. L’élection du représentant socialiste du Wisconsin est annulée par le Congrès .Et les raids continuent en janvier 1920 avec dix mille citoyens arrêtés dont 556 seront expulsés du territoire. Palmer et ses troupes sont accusés de recourir à la torture et à d’autres pratiques illégales. Ils n’en ont cure et le ministre se pique même de jouer au prophète de mauvais augure en déclarant à la presse : « les communistes pourraient renverser le gouvernement le 1er mai 1920 ». Il ne se passe rien à la date annoncée et la crédibilité de Palmer est remise en cause. En juin 1920, le juge George Anderson ordonne l’arrêt des raids et annule l’expulsion de vingt étrangers. Le 4 mars 1921, Alexander Mitchell Palmer quitte son poste sans que personne ne songe à le retenir. Comme le souligne avec justesse Jérôme Fernoux dans son étude sur le maccarthysme, ces raids Palmer, prémices du maccarthysme permettent de dégager deux réflexes inhérents à la société étasunienne. D’une part, son manque de capacité à remettre en question son modèle social. Et s’il chavire c’est obligatoirement à cause d’un élément exogène incompatible avec les standards de « l’American Way of Life ». D’autre part, une tendance à systématiquement relier une menace intérieure à une crainte extérieure, cette dernière étant accusée d’être à la fois l’inspiratrice et le soutien de la première. Avec un tel raisonnement, on peut justifier la répression. Ce type d’amalgame sera également présent durant la période du maccarthysme.

Références

Jérôme Fernoux – Chronologie analytique du maccarthysme (sur le Net)
Claude Julien – L’Empire américain

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