Noire histoire au pays de Martin Luther King

Publié dans Chasse aux sorcières Mercredi 11 mars 2009

Une fresque magistrale

Les fans de l’écrivain étasunien Dennis Lehane avaient été enthousiasmés par la lecture de Mystic River, un roman publié en 2001. Dans cet opus on retrouvait tous les thèmes favoris de cet auteur : l’amour, la trahison, le remords, la vengeance et la culpabilité. Deux ans plus tard, les mêmes lecteurs étaient subjugués par Shutter Island. centré sur la paranoïa et qui mêlait de façon virtuose suspense et mystère. Jusqu’à la page ultime, cet angoissant récit restait source de perplexité pour entrevoir une issue finale totalement inattendue. J’ai rencontré Dennis Lehane en 2006, dans le cadre du festival du film policier de Cognac. Invité d’honneur, après avoir dit son plaisir d’être à Cognac, il ajouta : « I Am a Son of the Worker Class of America ». Bien que mon niveau de connaissance de la langue anglaise soit proche du degré zéro, je compris que j’avais devant moi « un fils de la classe ouvrière américaine » ce qui avait tout pour me plaire. Les années suivantes, nos routes se croisèrent encore. Je savais qu’il préparait un ouvrage à la fois noir et historique.

lehane-laubeCe nouveau roman, Un pays à l’aube (759 pages) est passionnant. Une mine de renseignements pour qui veut connaître l’histoire des États-Unis. Le prologue situe bien l’essence du livre. Septembre 1918, des joueurs professionnels de base-ball reviennent d’une tournée dans un train où les seules distractions se résument à dégrader les chapeaux des passagers et boire des rasades d’alcool. En traversant l’Ohio, le convoi s’arrête trois heures dans une petite localité afin d’effectuer une réparation. Avisant quelques Noirs qui jouent au base-ball, les professionnels – tous Blancs – proposent un match pour tuer le temps. En tête de la bande, le légendaire Babe Ruth, de l’équipe des Red Sox de Boston. La confrontation ne se déroule pas comme prévu. Les amateurs noirs font mieux que résister. Ils mènent aux points obligeant les professionnels à tricher pour inverser le score. Pas dupes, les amateurs se retirent avec dignité avant la fin du match, histoire de manifester leur mépris. Lehane, dans ce court épisode, situe d’emblée la condition inégalitaire des Noirs. L’un d’entre eux, Luther Lawrence, sera l’un des personnages centraux de cette fresque monumentale qui nous est contée à travers les destins de plusieurs individus.

Raconter la grande Histoire en partant des petites histoires des uns et des autres, telle est la méthode utilisée par Dennis Lehane et elle fait mouche. Les années 1918/1919 constituent une période charnière dans l’histoire d’un pays qui bascule dans la modernité. La situation est explosive. Il y a ces hommes partis combattre en Europe, qui à leur retour ont du mal à trouver du travail ; certains, contaminés par la grippe espagnole, déclenchent une épidémie qui cause des ravages chez les plus pauvres. S’y ajoutent les émeutes raciales car la promesse d’accorder la nationalité américaine aux Noirs partis combattre en Europe n’est pas tenue. Effervescence aussi car les grèves se multiplient malgré une répression sans pitié ; les idées anarchistes se répandent, transmises par les immigrants d’Europe. Socialistes, anarchistes et radicaux ont fondé en 1905 le IWW (les Wobblies) pour fédérer dans un syndicat unique tous les travailleurs tandis que l’organisation majoritaire AFL est presque uniquement composée d’ouvriers qualifiés blancs. De leur côté, les progressistes noirs ont fondé la NAACP pour leurs droits civiques. Ces années-là sont aussi celles de la première chasse aux sorcières orchestrée par A. Mitchell Palmer, ministre de la justice, issu des rangs démocrates. Assisté du futur patron du FBI, Edgar J. Hoover, il lance les « raids Palmer » avec pour devise « ne laisse pas ce pays voir rouge ». Arrestations, expulsions, matraquages, les choses n’ont guère changé.

Boston, ville natale de Lehane, devient désormais lieu de l’action. Tous les personnages sont campés de belle façon, sans manichéisme, et avec leurs contradictions. C’est le cas de Danny Coughlin, un policier dont le père, estimé de tous, occupe une fonction importante dans la hiérarchie policière. Chargé par son père d’infiltrer le mouvement anarchiste, Danny fait du mieux qu’il peut, acceptant de briser des grèves dans des petites boîtes tout en organisant un syndicat des policiers qui vont finalement arrêter le travail à l’ébahissement général. Ces affrontements se succèdent d’autant plus facilement que la police est absente et ça donne 150 pages de descriptions étonnantes de réalisme, sans aucune fausse note. C’est une des grandes qualités de Un pays, à l’aube de garder tout au long de ses 759 pages une unité de ton, des dialogues remarquables, des personnages attachants et une traduction d’Isabelle Maillet de grande qualité.

Selon une déclaration de Lehane lors de l’émission « Mauvais genres », ce roman serait le premier volet d’une trilogie au cours de laquelle interviendra la mafia qui a pris son essor durant les années de la prohibition.

Bibliographie
Un pays à l’aube : Rivages/Thrillers, 759 pages, 23 euros.