Un constat désespéré sur les jeunes chômeurs
Philadelphie (Pennsylvanie), 1936. Le chômage frappe dur une population qui déjà vit difficilement. Ralph, Dingo, Ker et George, quatre gars, chacun pas loin de la trentaine sont sans boulot. Chacun cohabite avec sa famille respective et plus ou moins d’harmonie et de compréhension. Le plus clair de leur temps se passe au coin de la rue à glander et grignoter des pistaches: « Au coin des rues des grandes villes de ce grand pays. Une foule de types plantés sur les trottoirs, les mains dans les poches, en attendant qu’il se passe quelque chose en l’an de grâce 1936 » (page 53).
Et il ne se passe pas grand chose pour nos quatre compères. Ils ne réussissent même pas à faire la fête avec les filles. Ou bien elles ne viennent pas au rendez-vous, ou encore elles aussi sont au chômage. C’est pourtant à la faveur d’une de ces surprises parties ratées que Ralph rencontre Edna Daly: « Elle avait vingt trois ans. Ses cheveux étaient d’un blond cendré presque de la même couleur que ses yeux. Elle avait une peau douce, blanche et propre. Mais ses joues n’avaient aucune couleur. » (page 72). Plus tard, Ralph croisera aussi Lénore, femme bien en chair qui terrorise son mari et sa belle-mère. Les lecteurs goodisiens auront bien évidemment reconnu en ces deux personnages féminins une rémanence chère à leur auteur.
Toute l’histoire se déroule dans un climat de léthargie perpétuelle des protagonistes; léthargie qui provient de leur incapacité à agir parce qu’ils n’ont aucune perspective de s’en sortir et même si Ken, le compositeur de chansons, parle tous les jours d’aller vendre sa production en Floride, il ne bouge pas pour autant.
« Constat désespéré sur la jeunesse de l’époque » indique la quatrième de couverture. On pourrait extrapoler en disant que ce constat reste valable dans toutes ces sociétés qui mutilent la jeunesse en la laissant sans travail utile, toutes ces sociétés dans lesquelles, comme dit Lénore « on a une idée brillante et on essaie de la mettre en pratique. Mais ça ne marche jamais. On ne peut pas descendre du manège qui n’arrête pas de tourner » (page 195).
Simple et efficace, ce bon roman de Goodis est servi par une excellente traduction de Jean-Paul Gratias. Il est indispensable pour tous ceux qui cherchent à compléter l’intégrale de l’homme de Philadelphie car c’était son unique roman encore inédit en français.
David Goodis, La Blonde au coin de la rue (The Blonde on the Street Corner, 1954). Trad. de Jean-Paul Gratias. Rivages/Noir n*9 (1986), 198 pages.


