Westlake ne nous fera plus rire

Publié dans Carnet noir Mercredi 4 février 2009

La loi des séries doit bien exister car après plusieurs décès d’auteurs de polars importants durant l’année 2008, un autre nom célèbre s’est rajouté à cette liste.

Donald Westlake au festival de Reims en 1981

Donald Westlake au festival de Reims en 1981

Le 31 décembre, alors qu’il se préparait à réveillonner avec son épouse à San Tancho, au Mexique, Donald Westlake décédait d’une crise cardiaque à l’âge de 75 ans. Avec Ed McBain et Elmore Leonard, il appartenait à un trio majeur d’écrivains qui débutait à la fin des années 50, succédant aux grands créateurs du roman noir que furent Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Horace McCoy, William Burnett et quelques autres. Le relais fut repris de belle façon. McBain devint le meilleur raconteur de procédures policières, Elmore Leonard innova en utilisant les dialogues pour faire progresser l’action et Donald Westlake utilisa son humour et son imagination sans limite pour fustiger certains travers de la société américaine.

Fustiger certains travers

C’est nettement visible dans Le Contrat (2000), qui critique de façon acerbe les mœurs éditoriales américaines et renouvelle le thème de L’Inconnu du Nord-Express. Auteur à succès, Bryce Proctorr, en panne d’écriture depuis que la procédure de son divorce a démarré, croise Wayne Prentice qui ne trouve plus d’éditeur car ses livres se vendent mal. Il lui propose un étrange marché : Wayne lui fera parvenir son dernier manuscrit qui après quelques retouches, sera édité sous le nom de Bryce. Chacun recevra la moitié des droits d’auteurs ; en contrepartie, Wayne devra assassiner l’épouse de son collègue, et il accepte ! Fable plus cynique encore, Le Couperet (1997) met en scène un cadre à la recherche d’un emploi à la suite de la fusion de son entreprise avec une autre basée au Canada. Comme il n’est pas seul dans cette situation, il va petit à petit, se transformer en psychopathe et assassiner ses concurrents potentiels. Cet habile récit (porté à l’écran par Costa Gavras) basé sur les valeurs qui régissent la société américaine, confirme avec éclat le talent d’un romancier qui fait preuve d’un grand humanisme. Les journalistes du Washington Post ne s’y sont pas trompé qui écrivaient à propos du Couperet : « toutes les villes des Etats-Unis devraient être reconnaissantes avec Westlake et lui élever une statue dans un parc ». Touche à tout de l’écriture, il utilise des thématiques de la science-fiction et manifeste un certain pessimisme dans Trop humains (1992), où il fait intervenir Dieu en personne. Celui-ci, écoeuré de voir ce qu’est devenue la planète, envoie un ange de seconde zone sur terre pour la faire s’autodétruire. L’ensemble est traité avec cette ironie mordante qui caractérise l’auteur.

Festival de Reims 1981. Westlake et Guérif

Festival de Reims 1981. Westlake et Guérif

Discrétion et humilité

J’aimerai évoquer l’homme car j’ai eu le privilège de le rencontrer une demi-douzaine de fois ainsi que d’animer à Toulouse un face à face de plus de deux heures avec ses lecteurs. Ce qui frappe de prime abord, c’est la discrétion et l’humilité. Véritable star du polar, il restait toujours tranquille et réservé, sachant émailler la discussion d’anecdotes amusantes et bien choisies sans pour autant accaparer l’attention en permanence. Je l’ai rencontré la première fois au début des années 80, alors qu’il était doté d’une belle coiffure. Puis au fil des ans, il a perdu ses cheveux mais contrairement à Samson, il a conservé sa force sous la forme d’une imagination sans borne qui vaut notamment pour sa série consacrée à John Dortmunder, un voleur fataliste dont les coups les plus délirants échouent toujours lamentablement d’autant que son équipe est composée de porte poisse qui se surpassent dans l’échec. Un autre de ses héros, Parker, est un truand (parfois tueur) indépendant confronté à l’Organisation. Espèce en voie de disparition qui lutte en vain contre le progrès et la centralisation, il n’est pas une tare de la société mais son produit direct et naturel. Et si vous demandiez à Westlake ses opinions sur l’actualité, il répondait : « lisez mes livres, tout est dedans ». Car quel que soit le ton adopté, ses romans évoquent la lutte permanente que ses personnages doivent mener pour vivre, un combat qui leur fait perdre chaque fois une part d’eux-mêmes.

POUR EN SAVOIR PLUS

Le contrat, Rivages/noir n° 490, 316 pages, 8,40 euros – Le couperet, Rivages/noir n° 375, 332 pages, 9 euros – Trop humains, Rivages/noir n° 340, 488 pages, 10,40 euros – Smoke, Rivages/noir n° 400, 544 pages, 9,45 euros