| Paco
c’est drôle et c’est beau
En octobre 1988, invité à Grenoble, au 10e Festival international du polar, je m’étais installé, lors du repas d’ouverture, à la table des sudistes : Manuel Vasquez Montalban, Juan Madrid, Andreu Martin (les Espagnols) ; Marco Tropea, Laura Grimaldi (les Italiens). Il y avait aussi un certain Paco Ignacio Taibo 2, venu du Mexique. De petite taille, à la silhouette trapue, le visage barré d’une épaisse moustache, il virevoltait avec un dynamisme étonnant. Au hasard de la conversation nous avions échangé quelques propos sur le syndicalisme dans son pays.- militants enlevés et assassinés par des commandos. Un climat assez différent de ce que nous vivions en France. J’obtins par la suite quelques informations sur ce romancier qui faisait mystérieusement suivre son patronyme du chiffre 2. Chez les Taibo, la littérature est une affaire de famille. Lorsque le jeune Paco décida d’écrire son premier livre à vingt-deux ans, son père,
Paco Ignacio Taibo, était déjà un écrivain très connu au Mexique, dans le domaine du théâtre et de la sociologie. Tandis que le père devrait désormais accoler à son nom le numéro 1, le fils décida démocratiquement de s’attribuer le nombre 2. Né en 1949 en Espagne, à Gijón, province des Asturies, dans une famille très engagée dans la lutte contre le franquisme, le petit Paco va débarquer au Mexique à l’âge de neuf ans lorsque ses parents et grands-parents décident de s’exiler en 1958. Dix ans plus .tard, on le retrouve dans le mouvement estudiantin mexicain de 1968. Une année fétiche pour lui, « l’âge de l’espoir « qui le marquera de façon indélébile, comme en témoignent plusieurs de ses livres. En 1969, il débute dans l’écriture et alimente, comme journaliste indépendant, de nombreuses publications. Quelques années plus tard, il enseigne l’histoire à l’université de Mexico. Mais il dirige aussi des collections policières en Espagne et au Mexique et depuis 1991, préside aux destinées de l’Association internationale des écrivains de polar (Aiep). Et ce diable d’homme arrive encore à écrire. Bilan actuel : une douzaine d’ouvrages historiques, des recueils de nouvelles, des anthologies journalistiques et une vingtaine romans qui s’apparentent au genre noir. Nous pouvons désormais découvrir une partie de son oeuvre, car, plusieurs d’entre eux ont été traduits en France. Ombre de l’ombre, écrit en 1986, se situe à Mexico en 1922. Le général Carranza a été remplacé au pouvoir par le général Obregon, mais les affrontements se poursuivent en coulisse, rythmés par la corruption et les intrigues de militaires avides de pouvoir. Pour recréer cette époque troublée, Paco Ignacio Taibo 2 met en scène quatre amis qui symbolisent diverses couches de la société mexicaine : un journaliste spécialisé dans les faits divers, un avocat défenseur des prostituées, un poète, né à Gijón comme son créateur, qui gagne sa vie en composant des slogans publicitaires pour les journaux (« contre la blennorragie, notre traitement Agir. Action rapide, résultat garanti « ), et un ancien marin, d’origine chinoise devenu travailleur du textile et délégué syndical. Entre deux parties de dominos dans le bar de l’hôtel Majestic, les quatre compères vont se trouver alternativement témoins de plusieurs meurtres qu’ils élucideront en mettant en commun leurs informations respectives et leurs déductions. Ombre de l’ombre possède déjà plusieurs aspects bien caractéristiques de son auteur. Le premier consiste à imbriquer l’enquête dans une reconstitution historique, comme le fait chez nous Didier Daeninckx. Ici, nous découvrons un Mexique en pleines convulsions postrévolutionnaires (le poète a ainsi combattu trois ans aux côtés de Pancho Villa), avec au cœur une conspiration militaire et l’affrontement entre patronat et classe ouvrière dans plusieurs scènes : manifestation des taxis et chauffeurs de maîtres réprimée par l’armée ; grève générale des ouvriers du textile, organisée par la Cgt anarchiste, pour obtenir la libération d’un responsable syndical emprisonné. Le récit ne se départit jamais d’un humour féroce comme cette description d’un bal de la Cgt où les ouvriers sont venus dans leurs plus beaux atours avec « sous le gilet, le pistolet. Un ruban rouge à la boutonnière :: Ni dieu, ni maître « . On trouvera aussi quelques personnages secondaires hauts en couleurs : une veuve nymphomane et empoisonneuse, une hypnotiseuse fourbe, un éjaculateur à distance. Paco Ignacio Taibo 2 n’est pas avare de baroque et se permet toutes les fantaisies avec le genre, même s’il en respecte les codes. Son livre s’achève sur une vision pessimiste, et nos quatre amis, conscients qu’ils ont été floués, n’ont plus que leurs grands éclats de rire à opposer à leurs désillusions : « Combien d’autres, barbotant dans le sang, faisaient-ils des affaires et des trafics grâce à la Révolution « . La Vie même, paru en 1987, renoue avec l’histoire présente par l’entremise de la ville minière imaginaire de Santa Ana. « Une librairie (!), 11 cinémas, 11 bordels (reconnus et stables), 3 stations de taxis, 117 crimes passionnels par semestre, 1654 mariages par an, 231 000 habitants, 21 églises… 28% de la production d’étain du pays, un cirque tous les deux mois, une municipalité rouge qui a gagné les élections par 86000 voix contre 12000 il y a trois ans.
|
Le maire, un jeune docteur, fatigué de voir ses chefs de la police municipale se faire assassiner, va solliciter à Mexico un célèbre écrivain de polar, José Daniel Fierro. L’homme aura ainsi l’expérience du crime et, compte tenu de sa notoriété, les fascistes y regarderont à deux fois avant d’attenter à ses jours. J.D. Fierro accepte la nomination, bien qu’il ne connaisse rien à cette fonction (il ne sait même pas se servir d’une arme).
Mais là encore, à l’instar du livre précédent nous n’aurons pas affaire à un détective solitaire, mais à un collectif. Le chef de la police sera assisté de plusieurs adjoints hilarants, comme Barrientos, dit l’aveugle, « car à 40 mètres, il pète les couilles d’une mouche avec un 45 « . Si Ombre de l’ombre comptait 56 chapitres, la Vie même en comprend 63 qui alternent l’enquête criminelle (une jeune photographe américaine, Anne, retrouvée nue et assassinée dans une église) avec des récits sur la vie de Santa Ana, des lettres de J.D. Fierro à son épouse Ana (elle le menace de divorce pour avoir accepté son poste) et les notes qu’il constitue pour écrire un jour l’histoire de cette municipalité rouge qui, au terme du récit, appellera à la grève générale et illimitée à la suite de sa destitution par le conseil d’Etat. Et le lecteur ne saura jamais si J.D. Fierro a vécu son épopée par l’entremise d’un de ses romans ou s’il est vraiment passé du rêve à la réalité, comme le souhaitait le journaliste de la Vie même, estimant qu’ » on ne peut pas être un observateur toute sa vie ou peut-être que si. Mais dans ce cas, il faudrait être un observateur actif, pas passif « . À quatre mains,composé sur une période de trois ans, est le roman le plus foisonnant de Taibo : 429 pages divisées en 136 chapitres, avec plusieurs histoires indépendantes qui, au final, vont se combiner en un puzzle gigantesque duquel on ressort étourdi et ravi. Au centre du récit, deux journalistes, l’Américain Greg Simon et le Mexicain Julio Fernandez, unis par une amitié aussi forte que leur entêtement à « chercher les révolutions aux quatre coins du monde pour en tomber amoureux « . Le méchant de l’histoire est un certain Alex. Formé par la CIA, il a créé lui-même le SD, une officine spécialisée dans l’intoxication. Il monte un gros coup pour compromettre un officier sandiniste dans un trafic de drogue afin de déstabiliser le gouvernement du Nicaragua. Autour de ces personnages essentiels à l’intrigue, on verra apparaître Stan Laurel (il assistera à l’assassinat de Pancho Villa, le 19 juillet 1923), Houdini, Léon Trotski (aux prises avec l’écriture d’un polar qui restera inachevé), Vassiliev, Longoria et Max Lewis, trois octogénaires des Brigades internationales, et en prime nous aurons l’histoire de Sandokan (1), le Malais qui lutte contre le colonialisme. Là encore, l’érudition historique le dispute à l’imagination débridée, aux propos jubilatoires et au combat pour l’émancipation de l’individu. Là encore, l’humour de notre romancier mexicain fait merveille : l’officine SD signifie Shit Department, autrement dit « le département de la merde « , car le but du jeu consiste à « remplir de merde la cour de l’adversaire et envoyer ensuite quelqu’un qui s’offre providentiellement pour la nettoyer « . Les noms de code des officiants dévolus à cette mission sont tout droit issus des studios Walt Disney, et l’opération d’intox sera baptisée « Blanche Neige et les sept nains « . Cet ensemble monumental est également parsemé d’hommages discrets à quelques amis (2) et de multiples allusions au cinéma et à la littérature, que nous captons comme autant de clins d’œil amicaux. Immense fresque aux facettes multiples, en apparence désordonnée, à quatre mains se lit aussi comme une sorte de bilan des révolutions trahies et se conclut sur l’espoir : « Ils ne réussiront pas à nous tuer.. parce que d’autres rêveront qu’ils sont nous « . (1) Sandokan est un héros créé par le romancier italien Emilio Salgari
2) Un des journalistes de Ombre de l’ombre a pour nom Juan Antonio de Blas, auteur du roman L’Arbre de Guernica paru à l’Atalante. Dans un autre ouvrage de la série consacrée à son détective privé baso-irlandais Hector Belascoaran Shayne, un majordome français s’appelle François Guérif (directeur des éditions Rivages/Thriller et Rivages/Noir).
|




