I. L’Oeuvre
Né dans le quartier de Brooklyn, il n’a jamais quitté New York. Depuis 1979 il habite Greenwich Village, un lieu célèbre de la Grosse Pomme et s’est acquis la réputation d’être un écrivain drôle. Parmi la centaine de titres dont il est l’auteur, une majorité s’articule autour d’un comique de situation devenu sa marque singulière. Mais Donald Westlake est bien davantage qu’un amuseur et ses polars pleins d’humour constituent souvent une critique féroce de la société américaine.

Westlake circa 1970
Il fréquente l’Université de Binghamton dans l’état de New York, avant d’être incorporé dans l’armée de l’air (1954-1956), puis, à son retour de l’armée, devient rédacteur dans une agence littéraire. Peu après, il débute dans l’écriture sous le pseudonyme d’Allan Marshall avec All My Lovers (1959), premier d’une série de neuf romans érotiques. Il signe aussi du nom de John B. Allen une monographie consacrée à Elizabeth Taylor (1961). Sous son nom, il fait paraître son premier roman noir, Le Zèbre (1960), bientôt suivi de Bon app’ (1961), 361 (1962), Un loup chasse l’autre (1964) et Festival de crêpes (1965), tous d’excellents thrillers qui selon Westlake « appartiennent plus au genre qu’à lui-même ». D’abord influencé par des romanciers comme Dashiell Hammett, Peter Rabe ou William Irish, il se démarque de ses modèles avec son sixième roman, Le Pigeon d’argile, dans lequel un jeune barman naïf sème la panique au sein de la Mafia. Ici, Westlake adopte un ton où l’humour prend le pas sur l’aspect noir de l’oeuvre. Cette forme souvent irrésistible devient par la suite sa spécialité et la marque de son originalité. On retrouve un autre naïf, Fred Fitch, dans Le Pigeon récalcitrant (Edgar 1967 des Mystery Writers of America). Constamment victime d’arnaques, Fred hérite 317.000 dollars d’un oncle Matt inconnu. Un gang tente de lui dérober le magot mais le pigeon cette fois ne se laisse pas pigeonner. Un livre truculent avec une arnaque à l’intérieur d’une autre arnaque. Trois ans plus tard, avec Pierre qui roule (1970), Westlake entame une série dont John Dortmunder, le héros, est un voleur fataliste et malchanceux. Soutenu par ses amis Kelp, Murch, Greenwood et Chefwick, une bande d’incapables, il concocte de « gros coups » qui, tous, échouent lamentablement. L’un des plus drôles reste Jimmy the Kid (1976), où la bande enlève un enfant surdoué dans l’espoir de recevoir une rançon mais le gamin, après les avoir aidés à échapper à la police, vendra l’histoire de son rapt à un producteur de Hollywood. Cet humour dévastateur, marque d’un certain pessimisme, imprègne la plupart des ouvrages de Donald Westlake, qui contiennent tous des rebondissements inattendus, comme dans Un jumeau singulier (1975), où le héros séduit deux soeurs jumelles de la haute société en s’inventant un frère jumeau. Une autre de ses réussites, Adios Schéhérazade (1970), sans rapport direct avec le genre policier, relate les mésaventures d’un auteur de romans pornographiques à court d’imagination. Outre sa truculence, cet ouvrage fournit quelques pertinentes leçons de créativité littéraire.
Tout en continuant d’explorer la veine humoristique (Histoire d’os 1993 ; Smoke 1995 ; Les Sentiers du désastre 2004 ; Motus et bouche cousue, 2005), Westlake publie des romans plus sombres. Déjà, entre 1967 et 1972, il signe du pseudonyme de Tucker Coe une série de cinq ouvrages consacrés à Mitch Tobin, un policier révoqué pour faute grave. Pour expier en s’isolant du monde, l’ancien flic passe son temps à construire un mur interminable autour de son jardin et à creuser un second sous-sol dans sa cave. Tobin abandonne parfois ses travaux afin d’enquêter pour des individus qui ne peuvent faire appel ni à la police ni à un privé. Le Couperet (1997) et Le Contrat (2000) appartiennent à cette catégorie de romans graves, à l’écriture glacée. Le premier met en scène un cadre licencié à la suite de la fusion de deux sociétés. Ses recherches infructueuses d’emploi le transforment en psychopathe qui assassine l’un après l’autre ses concurrents potentiels. Le second traite de la difficulté d’un écrivain à être publié si ses ventes n’atteignent pas un certain seuil lui permettant de figurer sur la liste. C’est la mésaventure survenue à Wayne qui se voit refuser un excellent manuscrit. Bryce, bien classé dans les ventes, se trouve par contre en panne d’écriture. Il propose à son confrère un étrange marché. Le récit de Wayne sera édité sous le nom de Bryce et les deux hommes partageront la recette mais en prime Wayne devra assassiner la femme de Bryce, Il est si désireux d’être publié qu’il accepte de commettre un meurtre. En renouvelant ce thème déjà utilisé par Patricia Higsmith dans L’Inconnu du Nord-Express , Westlake produit une fable cynique qui critique de façon acerbe les mœurs éditoriales américaines.
À partir de 1962, avec Comme une fleur, et jusqu’à 1974, Westlake publie sous le pseudonyme de Richard Stark une vingtaine de romans qui constituent la saga de Parker, un truand souvent confronté au crime organisé. Même s’il vit depuis de nombreuses années du banditisme, Parker appartient à une époque révolue ; il symbolise le travailleur indépendant menacé par la multinationale de l’Organisation. Individualiste, sans doute un brin anarchiste, il refuse de s’intégrer socialement, y compris par cette forme illégale de socialisation que représente la Mafia. Gardien jaloux de son indépendance, il vit dans une solitude totale et porte un regard froid et distancié sur la société. Cette absence d’émotion se manifeste aussi lorsque, pour sauver sa vie, il doit tuer. Mystérieux et attachant, il ne fait que survivre, et son combat s’achèvera avec lui. Dans quelques-unes de ses aventures (En coupe réglée, 1964), il est accompagné de Grofield, un homme de théâtre qui vole uniquement pour subventionner ses activités artistiques. Dans Comeback (1997) Parker refait surface après une absence de plus de vingt ans et il a connu, depuis, plusieurs autres aventures.
Westlake est aussi un excellent auteur de nouvelles où son humour féroce fait merveille. Il a aussi signé une courte et triste histoire d’amour (Ordo, 1986), un western avec Brian Garfield (Place au gang, 1973) et, sous le nom de Curt Clark – un de ses dix pseudonyme – un roman de science-fiction (Anarchaos, 1967). Mais il reste inégalable lorsque son humour se déchaîne.
Claude Mesplède
Portrait publié avec l’aimable autorisation des éditions Encyclopaedia Universalis.
POUR EN SAVOIR PLUS
Le Zèbre (The Mercenaries, 1960) Un Mystère n° 578 (1961) ; Bon app’ ! (Killing Time, 1961) Série Noire n° 694 (1961) ; L’Assassin de papa (361, 1962) Série Noire n° 750 (1962), sous le titre 361 trad. intégrale Rivages/Noir n° 414, 2001; Un loup chasse l’autre (Killy, 1963) Série Noire n° 838 (1964) ; Festival de crêpe (Pity Him Afterwards, 1964) Série Noire n° 979 (1965) ; Le Pigeon d’argile (The Fugitive Pigeon, 1965) Série Noire n° 986 (1965) ; Les Cordons du poêle (The Busy Body, 1966) Série Noire n° 1068 (1966) sous le titre La Mouche du coche, trad. intégrale Rivages/Noir n° 536, 2004 ; Pris dans la glu (The Spy in the Ointment, 1966) Série Noire n° 1130 (1966) ; Le Pigeon récalcitrant (God Save the Mark, 1967) Série Noire n° 1232 (1967) ; Anarchaos (Anarchaos, 1967) Présence du Futur n° 525 (1991) ; Kidnap-party (Who Stole Sassi Manoon ?, 1969) Série Noire n° 1321 (1970) ; Crédit est mort (Somebody Owes Me Money, 1969) Série Noire n° 1356 (1970) ; Adios Schéhérazade (Adios Scheherazade, 1970) Denoël (1972) ; Gendarmes et voleurs (Cops and Robbers, 1972) Denoël (1973) ; Place au gang (Gangway, 1973, avec Brian Garfield) Série Noire n° 1673 (1974) ; Un jumeau singulier (Two Much !, 1975) Fayard n° 6 (1981) ; Drôles de frères (Brothers Keepers, 1975) Rivages/Noir n° 19 (1987) ; Aztèques dansants (Dancing Aztecs, 1976) Rivages/Thriller (1994) ; N’exagérons rien ! (A Travesty, 1977) S n° 101 (1978) ; Château en esbroufe (Castle in the Air, 1980) Série Noire n° 1846 (1981) ; Kahawa (Kahawa, 1982) Presses de la Cité (1983) ; Ordo (Ordo, 1986) Futuropolis (1986) ; Faites-moi confiance (Trust Me on This, 1988) Rivages/Thriller (1995) ; Trop humains (Humans, 1992) Atalante (1996) ; Moi mentir ? (Baby, Would I Lie, 1994) Rivages/Thriller (1995) ; Smoke (Smoke, 1995, *Trophée 813) Rivages/Thriller (2000) ; Le Couperet (The Ax, 1997, *Trophée 813) Rivages/Thriller (1998) ; Le Contrat (The Hook, 2000) Rivages/Thriller (2000)°;.Motus et bouche cousue (Put a Lid on It, 2005) Rivages/Thriller (2005) ; Mort de trouille (The Scared Stiff, 2002) Rivages/Thriller (2006) ; [recueils de nouvelles] Drôle d’alibi (The Curious Facts Preceding My Execution, 1968) Série Noire n° 1303 (1969) ; Pièces détachées (NéO n° 26, 1981) ; Levine (Levine, 1984) Rivages/Noir n° 26 (1987).


