Si vous ne connaissez pas encore Valerio Evangelisti, la parution de son dernier opus « Nous ne sommes rien soyons tout ! » est une bonne occasion pour combler cette lacune car, oui, vraiment, voilà encore un romancier italien de tout premier plan. L’école italienne reste sans doute en Europe l’une des plus originales, des plus actives et chacun de ses membres s’efforce toujours de ne pas emprunter des sentiers battus. Il est loin le temps où Mussolini imposait aux polardeux de choisir un coupable qui ne soit jamais un Italien avant d’interdire carrément la publication de romans policiers en Italie. A telle enseigne qu’après la Seconde Guerre mondiale, le polar italien est inexistant. Les traductions étrangères envahissent les étalages et durant les années 50, seuls deux auteurs autochtones, Sergio Donati et Franco Enna percent le mur du silence. Signe des temps, sur sept cent onze polars publiés entre 1946 et 1965, seulement douze sont italiens et plusieurs décennies s’avèrent nécessaire avant que ne se manifeste le renouveau avec Giorgio Scerbanenco, le duo Fruttero et Lucentini, Leonardo Sciascia puis le célèbre groupe des treize animé par Loriano Macchiavelli, auteur de l’inoubliable Macaroni. Aujourd’hui la qualité s’est généralisée avec Laura Grimaldi (La Peur), Pino Cacucci (Isidro Football Club), Carlo Lucarelli (Guernica), Massimo Carlotto (Rien plus rien au monde), Gianrico Carofiglio (Témoin involontaire), Giancarlo de Cataldo (Romanze criminale), et une bonne vingtaine d’autres romanciers déjà traduits ou en voie de l’être.
Né en 1952 , à Bologne, Valerio Evangelisti appartient à cette mouvance. Diplômé en histoire et en sciences politiques, il travaille d’abord comme fonctionnaire du cadastre, puis enseigne à l’Université de Ferrare. Proche des formations d’extrême gauche, il dirige durant quelques années une revue sur les conflits sociaux et en 2004 prend une part active dans la défense de Cesare Battisti et des anciens brigadistes poursuivis par la justice italienne. Sa première création littéraire est un personnage singulier, inspiré par un enquêteur ayant existé : l’inquisiteur Nicolas Eymerich, né à Gérone en 1320, chargé de traquer les hérétiques. Le succès de cette série historique dans laquelle se mêlent des éléments de fantastique et de science-fiction lui vaudra commande d’une vie de Nostradamus qu’il réalisera sous la forme d’une remarquable trilogie. Sa première incursion dans le domaine du roman noir, Anthracite, est un récit dans lequel intervient le tueur à gages Pantera, un prêtre vaudou mexicain. L’action se situe dans l’Ouest américain au XIXe siècle au lendemain de la guerre de sécession et Pantera se met au service des Molly Maguires, une organisation secrète créée par les mineurs irlandais de Pennsylvanie pour se défendre contre les trusts anglais du charbon. Cette exploration de l’histoire des Etats-Unis se poursuit avec Nous ne sommes rien soyons tout ! qui débute dans les années 20 avec la présentation du protagoniste du livre, un jeune italo-américain de seize ans, Eddie Lombardo, qui habite Seattle, dans une famille de dockers syndicalistes. Il s’agit de l’un des premiers syndicats de dockers et il est assez radical dans cette jungle que constitue l’Amérique où mafia et patrons collaborent. Un peu plus tard, au début des années 30, Eddie est recruté par un homme de la Mafia et, moyennant finances, accepte de devenir un délateur. Personnage d’une noirceur peu commune, sociopathe, violent et pervers avec les femmes, il avait tenté auparavant de devenir proxénète en faisant « travailler » son amie sur le trottoir. Il sera utilisé par la Mafia qui infiltre les syndicats pour en liquider les éléments révolutionnaires. Meurtres, viols, rackets, extorsion de fonds, chantage, tout est bon pour chasser les travailleurs progressistes des postes de direction. Dans cette œuvre destructrice, Eddie tient une place décisive. Affecté au port de New York, il change de nom mettant définitivement un terme au passé communiste de sa famille. Des années 1930 à 1947, début de la chasse aux sorcières et du maccarthysme, on assiste à son ascension puis à sa chute lorsque, devenu plus encombrant qu’utile, la Mafia l’abandonne. A travers ce portrait incisif que l’on pourrait sous-titrer « grandeur et décadence d’un second couteau de la Mafia », Valerio Evangelisti a réussi un vrai travail d’historien sur le syndicalisme docker, dépeignant les manœuvres et autres luttes intestines pour parvenir au pouvoir. Son constat n’est tendre avec personne et son témoignage sur la condition féminine, proprement effrayant. Roman captivant, fort bien documenté, Nous ne sommes rien soyons tout ! est peuplé de personnages puissants et bien campés même s’ils sont souvent antipathiques et les scènes de violence qui parsèment le récit sont relatées sans aucune complaisance ni effet morbide. Véritable roman noir au sens générique du terme, cette reconstitution passionnera tous les lecteurs, en particulier ceux friands d’histoire et de syndicalisme.
Valerio Evangelisti : Nous ne sommes rien soyons tout ! , Rivages/Thriller, 384 pages, 23 euros.


