Portrait de Fred Vargas

Publié dans Nos auteurs ont du style Mardi 17 février 2009

Appréciée par quelques milliers d’amateurs dès la sortie de son second roman, L’Homme aux cercles bleus (1992) Fred Vargas a vu les ventes de ses livres progresser de façon régulière pour atteindre et même dépasser au début des années 2000, les niveaux atteints par des romancières américaines jusqu’alors considérées comme intouchables. Depuis cette date, ses livres, traduits dans plus de quarante pays, ont reçu de nombreuses récompenses en France et à l’étranger (le Deutscher Krimipreis en Allemagne et deux années consécutives L’International Golden Dagger au Royaume Uni).

Claude Mesplède

Les Débuts

En 1986, Fred Vargas publie son premier roman policier, Les Jeux de l’amour et de la mort, dans la célèbre collection du Masque. La jeune femme, alors âgée de vingt-neuf ans, est totalement inconnue et à cette époque, tous les critiques, abusés par son pseudonyme, croient qu’il s’agit d’un romancier. Tous les critiques, à l’exception toutefois de ceux qui assistent cette année-là, au festival du film policier de Cognac. Lorsque Fred reçoit le prix du roman policier des mains de Léo Malet et d’Andrea Ferreol, elle est portée dans ses bras par Robert Mitchum et chacun peut constater qu’il s’agit bien d’une romancière.

Pour comprendre le choix de son pseudonyme digne d’un danseur de tango argentin, partons à rebrousse-temps jusqu’au 7 juin 1957. À Paris, chez les Audoin-Rouzeau, cette date est celle de la naissance de Fred(érique) et de Joëlle, sa sœur jumelle. Leur mère, la scientifique de la famille, est chimiste. Leur père, dans les assurances pour assumer l’intendance, fréquente le milieu surréaliste. Selon Fred, « il savait tout sur tout » d’où la nécessité pour ses enfants de toujours être à la hauteur car l’échec n’était pas chose admise, ni même envisageable.

Cette nécessité explique, selon Fred, pourquoi les trois enfants Audoin-Rouzeau ont choisi des secteurs d’activité non investis par leur père. Stéphane, le frère aîné, est un historien, spécialiste de la Première Guerre mondiale. Joelle choisit de peindre après avoir fréquenté l’école des Arts décoratifs. Frédérique étudie en Sorbonne l’Histoire et l’archéologie jusqu’à l’obtention d’un doctorat. Après plusieurs années de travaux d’archéologie, admise au CNRS, elle devient spécialiste en ‘archéozoologie médiévale.

Le Choix d’un pseudonyme

© Gilles Larvor

© Gilles Larvor

Fred a caressé un rêve durant plusieurs années ; celui de jouer de l’accordéon dans les bals. Qui a eu la chance de la voir un jour, la courroie de l’instrument en bandoulière et le regard concentré, manipulant les soufflets avec ardeur, s’en souviendra longtemps. Pourtant le rêve ne s’est pas accompli : « J’ai fait de l’accordéon toute seule pendant des années, mais je suis nulle en musique et j’ai plafonné rapidement, aussi ai-je été obligée de renoncer ». Et comme la nature a horreur du vide, après avoir renoncé à la musique, Fred, un soir, prend la décision d’écrire un roman policier, car pour continuer son travail d’archéozoologue, elle a compris qu’elle doit se ménager des échappées, des moments pour changer d’exercice, d’atmosphère et de milieu. Écrire des romans policiers soit ! Mais les préjugés ont la vie dure. C’est encore l’époque où ce genre littéraire est raillé par ceux qui font l’opinion, considéré comme divertissement bas de gamme. Les débuts littéraires de Fred coïncidant au moment où elle concourt pour entrer au CNRS, elle juge préférable de se doter d’un pseudonyme pour que le milieu scientifique ignore sa passion coupable. Et lorsqu’on a une soeur jumelle devenue peintre sous le nom de Jo Vargas, en hommage au personnage de La Comtesse aux pieds nus, incarné par Ava Gardner dans le film de Joseph Mankiewicz, quoi de plus naturel de signer ses livres Fred Vargas !

Un univers romanesque unique

Inspirée à la fois par une histoire de jumeaux et par l’admiration qu’elle porte au compositeur, chef d’orchestre Leonard Bernstein, Fred écrit son premier « rompol » comme elle a désormais surnommé ses livres. Six ans après  elle publie « rompol deux » : L’Homme aux cercles bleus. Même si les ventes plafonnent à deux mille exemplaires, ce livre est fondamental car il marque l’apparition de Jean-Baptiste Adamsberg, ce commissaire plutôt zen, flâneur invétéré, nonchalant, intuitif aux méthodes déductives peu orthodoxes. Porte-drapeau de la romancière, c’est l’archétype des personnages qui peuplent ses romans, des individus lunaires ou décalés comme Camille Forestier, musicienne et plombier, qui a connu une liaison difficile avec le commissaire ; Marc Vandoosler, Historien médiéviste la nuit, homme de ménage le jour ; Hervé Decambrais, septuagénaire érudit et as du napperon ; le lieutenant Veyrenc inspiré par Racine qui s’exprime en alexandrins ; on pourrait rallonger la liste à loisir tant chaque histoire contient son lot d’individus singuliers, qui nous consolent face à la dureté d’une société de plus en plus déshumanisée. L’exemple le plus probant reste celui du personnage  de Joss Le Guern qui a remis au goût du jour la profession de « crieur de nouvelles ». On aurait pu trouver cette invention grotesque. Non seulement Fred Vargas n’a pas à forcer son talent pour la rendre plausible. Mais le plus surprenant, c’est que, depuis la sortie du livre Pars vite et reviens tard, des dizaines de personnes, dans diverses villes de France, ont repris à leur compte ce petit métier durant la belle saison. Si la singularité des personnages est un aspect essentiel de l’œuvre, l’écriture est tout aussi importante. La romancière, adepte de Rousseau, d’Hemingway et de Proust, prend un plaisir certain à jouer avec les mots. Sa voix combine de façon jubilatoire les aphorismes, les digressions, les métaphores, une voix qui contribue à bâtir un univers romanesque unique dans le genre policier.

Modeste, talentueuse, généreuse

Devenue en quelques années une star, Fred Vargas en refuse le statut. S’il fallait la définir en trois mots, modeste, talentueuse et généreuse conviendraient tout à fait. Modeste, car malgré le succès et l’argent qu’il génère, la romancière n’a pas changé son mode de vie basé sur la simplicité, elle qui confie avoir un ego de la grosseur d’une lentille. Talentueuse, car outre son œuvre policière, elle a démontré que la peste se transmet par la puce du rat et inventé un équipement pour affronter la grippe aviaire. Généreuse, capable de gestes humanitaires qui restent anonymes, elle n’est pas avare de son temps, ni de son argent. En 2004, l’Italie exige l’extradition de Cesare Battisti, membre d’un groupe armé durant les années de plomb, condamné à la prison perpétuelle. Réfugié en France depuis dix-huit ans, François Mitterrand lui ayant accordé l’asile politique, Battisti voit son statut remis en cause lorsque le gouvernement décide de l’extrader. La forte protestation des auteurs de polar retarde la sentence. Fred Vargas enquête et publie La Vérité sur l’affaire Battisti démontrant le manque de preuves de l’accusation italienne. Battisti disparaît. Il est arrêté deux ans plus tard au Brésil où il est incarcéré. Fred Vargas continue de défendre sa cause en lui rendant régulièrement visite dans sa prison et en mettant à sa disposition des avocats des deux pays.

Ce texte est reproduit avec l’aimable autorisation des Éditions Encyclopaedia Universalis