En février 2007, l’Université Paul Valéry de Montpellier réunissait une quarantaine d’universitaires deux journées autour du thème de la ville dans le Noir (roman ou film). Invité à ce colloque, voici ma contribution à la discussion.
Ma définition du roman noir
Avant de proposer ma vision de la ville dans le roman noir, je souhaite préalablement définir ce qui constitue pour moi l’essence même du roman noir. En effet, cette expression est sujette à controverse. Il suffit pour le vérifier de réunir un certain nombre d’écrivains dans une salle, et le nombre de définitions du roman noir risque d’égaler le nombre d’écrivains présents.
Rappelons que l’expression générique « roman noir » d’origine française, a été reprise un petit peu partout dans le monde, à tout le moins dans les pays où existe peu ou prou une littérature policière. Même aux Etats-Unis, pays bien connu pour son protectionnisme culturel, on trouvait il n’y a pas si longtemps dans la revue TAD (The Armchair Detective) aujourd’hui disparue, l’expression « roman noir » en français au cœur d’une phrase titre en américain.
Un retour aux sources
Pour définir ces deux mots, il convient de revenir aux sources, c’est-à-dire au début des années 20 lorsque les premiers récits noirs furent publiés dans la revue Black Mask notamment par Carroll John Daly dont Le Faux Burton Combs (décembre 1922) présente le premier aventurier du genre tandis que Les Chevaliers de la paume ouverte (juin 1923) met aux prises le Ku Klux Klan avec Race Williams, premier détective privé hardboiled du genre. À l’origine donc, ces nouvelles ont pour protagoniste un détective privé qui a autant d’ennuis avec les hommes de la pègre qu’avec la plupart des policiers. Ce personnage qui sait fréquenter toutes les couches de la société avec la même aisance et faire le coup de poing assez souvent pour sauver sa peau, a hérité du surnom de détective hardboiled, qui se traduit en français par détective dur-à-cuire.
C’est le grand romancier Donald Westlake qui nous indique l’origine de ce mot. Les phrases qui suivent proviennent d’une causerie qu’il fit le 13 mai 1982 au Smithsonian Institute. Pour lui, le vocable « hardboiled dans le sens de « insensible » est né de l’argot des combattants de la Première Guerre mondiale pour désigner les impitoyables sergents chargés des exercices destinés à transformer tous ces citoyens en citoyens soldats. Une fois la guerre achevée, le terme hardboiled devint une façon que qualifier quiconque se fichait pas mal de vos problèmes personnels. »
Le premier détective Hardboiled
Si l’on doit à Carroll John Daly d’avoir été le premier à créer un personnage de privé hardboiled, pour autant l’histoire n’a pas retenu le nom de ce romancier pour deux raisons : une écriture narrative sans grande originalité, mais au-delà des question de style sa grande faiblesse réside dans les propos de son personnage pour lequel la justice officielle est une perte de temps et d’argent. Il préfère exécuter sans jugement toutes les personnes qu’il estime coupables. Cette vision réactionnaire et populiste sur la justice expéditive sera incarnée à partir des années 1940 par Mickey Spillane, créateur du détective Mike Hammer dont le choix du patronyme (marteau) n’est pas innocent.
Peu de temps après la publication des premiers textes de Carroll John Daly, arrive à la revue Black Mask un certain Dashiell Hammett, ancien détective de l’agence Pinkerton. Il publie la nouvelle Arson Plus dans le numéro d’octobre 1923. Pour la première fois apparaît son personnage fétiche, l’anonyme Continental Op(erator), ce qui signifie en français L’agent de la Continentale (une agence privée de détectives).
Dashiell Hammett instigateur de l’écriture behavioriste
En 1926, l’arrivée à la tête de la revue Black Mask d’un nouveau directeur littéraire, Joseph T. Shaw, ancien capitaine de l’armée, va accélérer le processus et multiplier le nombre de récits dans lesquels le protagoniste est un détective dur à cuire. Pour tous ces romans hardboiled, la revue Black Mask deviendra dès lors un creuset, un foyer très actif de cette école littéraire qui n’a d’école que le nom tant chaque romancier reste individuel dans sa démarche et isolé des autres. Dans ce courant balbutiant, Dashiell Hammett fait figure de père spirituel pour la force et l’authenticité de son écriture. Instigateur de la méthode béhavioriste, il décrit toujours ses personnages en montrant ce qu’ils font et ce qu’ils disent mais sans jamais se livrer à une analyse interne. Il donne à voir au lecteur. Il ne lui dira pas qu’un personnage est maladroit mais il placera celui-ci en situation de façon à faire comprendre par l’exemple que cet individu n’est pas très habile.
Claude-Edmonde Magny a brillamment résumé cette méthode dans un essai resté célèbre : « Le style de Hammett est d’une sobriété et d’un dépouillement admirables, grâce justement à l’objectivité parfaite avec laquelle les événements sont présentés; il ne rapporte que ce que nous pourrions voir ou entendre si nous assistions à la scène, comme y assiste le caméraman qu’il a délégué pour notre bénéfice. Toute rhétorique est scrupuleusement bannie de son oeuvre où les faits sont décrits avec la nudité d’un rapport de police. » (L’Age du roman américain, 1948)
Le romancier se fait témoin du monde et non son juge, comme l’a si bien exprimé Anton Tchekhov lorsqu’il dit : « quand je peins des voleurs de chevaux, je ne dis pas qu’il est mal de voler des chevaux, c’est l’affaire du jury et non la mienne. »
Si l’on examine deux extraits de textes appartenant respectivement à Carroll John Daly et à Dashiell Hammett, la comparaison est probante.
Voici l’entrée en scène de Race Williams, le privé coriace de Daly :
« D’un coup de pied, je réglai son compte à la porte. Puis je pénétrai dans le hall. Le maître d’hôtel était en train de valdinguer lourdement sur le parquet bien ciré ; il heurta un petit tapis et continua sa course là-dessus. Brutalité que tout cela, me direz-vous. Oui, certes, c’était brutal, mais quand on a décidé de pénétrer en force quelque part, il n’y a pas à hésiter. Et qu’ils ne se plaignent pas ! Encore heureux que vous n’ayez pas fait le coup de feu ! ».
Non seulement, Daly force le trait [la violence de Race Williams est un rien exagérée] mais il essaie de justifier ses outrances en faisant soliloquer des excuses à son protagoniste.
Hammett n’en rajoute jamais sinon un ton ironique comme ici dans l’incipit de sa nouvelle The Gatewood Caper (La Fille à Papa) pour signifier qu’il n’est pas dupe du décorum de la classe possédante :
« Harvey Gatewood avait donné des ordres pour que je sois introduit auprès de lui dès mon arrivée, et il me fallut en conséquence un peu moins d’un quart d’heure pour franchir le barrage des portiers, employés de bureau et secrétaires qui occupaient presque tout l’espace entre la porte d’entrée de la Corporation de Bois et Construction Gatewood et le sanctuaire personnel du président. C’était une vaste pièce, tout en acajou, bronze et peluche verte, dont un bureau d’acajou grand comme un lit occupait le centre.
Gatewood se pencha sur son bureau et se mit à m’aboyer à la figure dès que l’obséquieux garçon qui m’avait introduit avec force courbettes se fût retiré, toujours courbé en deux. ». (Traduction de Janine Hérisson et Henri Robillot, série noire n° 1217, 1968).
C’est donc au début des années 20, aux États-Unis, qu’on enregistre dans un magazine au papier bon marché appelé pulp, la naissance du roman hardboiled que les Français baptiseront « roman noir » vingt-cinq ans plus tard.
J’ai entendu un intervenant dire que ces romanciers du noir vont écrire ce que demandent les lecteurs. La réalité est nettement plus nuancée car si cette affirmation peut s’appliquer à quelques auteurs, elle s’avère fausse pour la grande majorité qui écrivent en fonction de ce qu’ils ont envie de dire, notamment à propos de la société américaine de leur époque. Lorsqu’on sait que le public des pulps avoisinait mensuellement le chiffre de 25 millions de lecteurs (avec 250.000 exemplaires pour le seul Black Mask), il y avait là une possibilité de transmettre quelques messages mais toujours avec la priorité accordée au divertissement. C’est ainsi que l’essayiste David Made a pu dire : « Ils se sont couchés dans le grand lit du rêve américain durant les années 20 pour s’éveiller en hurlant au cauchemar des années 30. » (Tough Guys Writers of the Thirties).
Le rêve americain contesté
Au début du XXe siècle, les États-Unis deviennent la première puissance économique mondiale et ses trusts (automobile, téléphone, chimie, presse) constituent de véritables empires. Pour des millions d’immigrants italiens, grecs, russes ou polonais le mythe de la terre promise vole en éclat aux contacts des dures réalités. Parqués dans les bas quartiers des villes, ils travaillent de 14 à 16 heures par jour dans des locaux à peine aérés. Les chômeurs, très nombreux, organisent des marches de la faim. Des émeutes éclatent.
1886. Création de la fédération syndicale AFL (American Federation fo Labor). Grèves pour la journée de huit heures. A Chicago, affrontements avec la police lors d’un rassemblement de travailleurs. Une bombe explose sans qu’on ne puisse identifier son origine. Plusieurs responsables syndicaux qui avaient organisé le rassemblement sont condamnés à la pendaison à l’issue d’un long procès. Leur martyre générera sur le plan mondial la journée de protestation du 1er mai.
1892. À Carnegie, les métallurgistes qui occupent leur usine repoussent un assaut mené par 300 détectives de chez Pinkerton qui descendent le fleuve en bateau. Ce fleuve passe à proximité de l’usine. Les ouvriers tirent sur les bateaux au canon, puis à la dynamite avant de répandre de l’huile dans l’eau et de l’enflammer provoquant la déroute des « Pinkerton ». Le lendemain, le gouverneur envoie 2000 militaires qui rasent l’usine et ses occupants.
1894. Grève de Pullman à Chicago. Là aussi, le président Cleveland envoie l’armée.
1902. Grève de cinq mois des mineurs de Pennsylvanie. Les effectifs des syndicats américains progressent de 868.000 à deux millions de membres et les actions syndicales fleurissent.
Les premiers intellectuels contestataires
Ceux-là n’écrivent pas dans les pulps, d’autant qu’à leur époque cette forme populaire est en plein balbutiement. Parmi ceux dont l’histoire a conservé les noms figurent des romanciers de veine naturaliste comme Stephen Crane (1871-1900) connu pour The Red Badge of Courage (1895 – La Conquête du courage) qui raconte comment le jeune Henry engagé dans les troupes nordistes durant la guerre de sécession, va éprouver sa première peur et prendre la tangente avant de revenir se conduire en héros. Un excellent roman porté à l’écran par John Huston sous le titre de La Charge victorieuse (1951) avec dans le rôle du jeune Henry, un certain Audie Murphy qui fut le soldat américain le plus décoré de la Seconde Guerre mondiale. Si ce livre a fait la notoriété de Crane alors âgé de vingt-quatre ans, il ne faut pas oublier que deux ans auparavant, il avait publié Maggie, fille des rues (1893) qui racontait la triste et difficile vie dans les quartiers populaires new-yorkais, notamment à travers l’exemple de Maggie, fillette des quartiers pauvres qui adulte devient repasseuse dans une fabrique de chemises. La pauvreté et le malheur la conduiront à la prostitution et sa fin sera tragique. Ce roman social est aussi une critique radicale de la société américaine de cette époque basée sur l’iniquité et le mensonge. Mais le livre ne trouvant pas d’éditeur, Crane le publia à ses frais sous le pseudonyme de Johnston Smith.
En 1899, Frank Norris (1870-1902) publie McTeague (Les Rapaces) qu’Erich Von Stroheim portera à l’écran réalisant le film le plus long de cinéma. Le protagoniste, McTeague, est un ancien chercheur d’or venu tenter sa chance dans la ville de San Francisco. Il rencontre Tina. Est ébloui par cette femme qui comble de chance vient de gagner 5000 dollars à la loterie. Mais tout ceci reste précaire, comme un mirage de la ville et bientôt McTeague, un être stupide et brutal, va connaître la déchéance qui le conduira jusqu’au crime. L’année suivante, Norris écrit Octopus (La Pieuvre) premier volet d’un drame social qui dénonce les trusts des chemins de fer. Mêmes préoccupations chez Theodore Dreiser (1871-1945) qui fait scandale dès son premier roman Sister Carrie (Sœur Carrie) paru en 1900 en racontant comment une jeune fille pauvre quitta son village pour devenir la maîtresse d’un voyageur de commerce bientôt abandonné au profit d’un riche père de famille qu’elle laissera à son tour après être devenue une star du cinéma. Le livre scandalisera la bourgeoisie bien pensante et en particulier la femme de l’éditeur qui s’ingéniera à faire interdire sa diffusion. Cela encouragea Dreiser à poursuivre avec Jennie Gerhardt où une femme de chambre devient la maîtresse du fils cadet de la riche famille qui l’emploie et avec Une tragédie américaine, un drame social inspiré d’un fait divers dans lequel un certain Clyde issu d’un milieu pauvre rencontre une riche héritière et compte l’épouser pour s’extraire de sa médiocre situation sociale. Pour réussir son coup, il envisage de provoquer la mort de sa maîtresse : une jeune ouvrière enceinte de ses œuvres.
En complément de ces premiers romans réalistes ou sociaux, on peut aussi citer le journaliste Upton Sinclair (1878-1968) dont Le Christ à Hollywood met astucieusement en scène l’acteur qui joue le rôle du Christ dans un film. Cet individu se prenant au jeu, se met à tenir le rôle jour et nuit ce qui provoque des réactions hostiles. Un autre des succès de Sinclair, La Jungle (1906), est bâti autour des conditions de travail, d’hygiène et de sécurité des employés de l’abattoir de Chicago. Certaines révélations (notamment le fait que lorsqu’un ouvrier tombe dans le hachoir géant qui fabrique du corned beef, son corps se trouve mélangé à la viande de bœuf) suscitèrent chez le président Roosevelt, la création d’une commission.
Avec Sinclair, d’autres journalistes bientôt surnommés par dérision les muckrakers (remueurs de boue ou moins prosaïquement des fouille merde) vont dénoncer abus de pouvoir et concussions. En octobre 1902, Lincoln Steffens dévoile dans son article Tweed Days in Saint Louis la corruption de la municipalité. C’est le début de l’offensive contre les abus des trusts et de l’administration.
Trois autres éléments importants viennent s’y ajouter qui contribueront à inspirer bon nombre d’auteurs de romans noirs.
1°) Le racisme.
Après la première guerre mondiale, les anciens combattants de race noire réclament la reconnaissance de leurs droits de citoyens. Des émeutes raciales ont lieu dans plusieurs villes.
2A) L’antisémitisme.
Propagé par le journal Dearborn tandis que le mouvement fasciste Ku-Klux-Klan (quatre millions de membres en 1924) retrouve une seconde jeunesse pour traquer Noirs, juifs et catholiques.
2B) L’Intolérance
1920. Le président Wilson et son ministre de la justice Mitchell Palmer lancent une offensive contre les progressistes américains. Cette première « nouvelle chasse aux sorcières » se traduit par des destitutions d’élus socialistes et par l’expulsion de plusieurs milliers de militants.
3°) La Prohibition.
1919. Vote d’une loi sur l’interdiction des boissons alcooliques à partir de 1920. Le trafic d’alcool clandestin procurera au crime organisé une nouvelle source de revenus, provoquant la guerre des gangs et développant la corruption parmi la police et les notables.
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La ville et les lieux privilégiés du roman noir
Le western décrivait le Far West aux pantouflards. Les romans hardboiled décrivaient le naufrage de la société à ceux qui vivaient encore les pieds au sec
Donald Westlake (causerie au Smithsonian Institute, 1982)
Avant d’examiner ces lieux, notons que le western et le roman noir incluent tous deux un sujet identique: un héros chevaleresque dans un monde qui ne l’est pas. Mais l’immensité des grands espaces qui sert de décor au western va céder la place à trois types de lieux précis censés incarner le roman noir. Examinons les par ordre d’importance croissante.
La mer
Cet élément sert parfois de décor pour nous entraîner dans un huis clos, sur une île ou à bord d’un bateau, situation dont la fonction sert à révéler les diverses personnalités des personnages. Quelques exemples : dans Fallait pas y aller, de Z. Z. Smith, le jeune Brent Walter est témoin d’un meurtre commis par un magnat d’industrie qui, plutôt que de l’abattre, décide de séquestrer à vie le garçon sur l’île qu’il possède. Brent va, petit à petit, découvrir quelques secrets de son geôlier et se laisser séduire par sa fille adoptive qui n’aura aucun mal à le convaincre d’assassiner l’industriel, puis à l’épouser. Ainsi se vérifiera l’adage « la cage ne nourrit pas l’oiseau » e Brent retombera de Charybde en Scylla. N’entre pas qui veut dans le monde des affaires.
La croisière maritime constitue une mine d’or pour y situer une énigme policière et les auteurs de polars classiques ne s’en sont pas privés. Mais ceux qui écrivent du noir non plus. Ainsi Service-service, de Lawrence Marks, précise les choses. Les croisières maritimes restent finalement l’apanage de quelques privilégiés, riches ou truands. Son livre est une grandiose bouffonnerie dans laquelle un garçon de bord, embarqué sur un luxueux paquebot, raconte par le menu la débauche, les petits trafics et autres combines qui ont cours dans ce transatlantique décrit comme « un vaste lupanar de trente mille tonnes qu’on avait lancé sur les flots bleus avec la bénédiction du Lloyds et du bureau Veritas ». Ici, le transatlantique devient métaphore de la société bourgeoise.
Travis McGee, créé par John D. McDonald, est un ancien joueur de football professionnel qui loge sur un bateau, le Buster Flush, amarré dans le port de Fort Lauderdale en Floride. Héros de dix-huit romans (les titres originaux comportent tous le nom d une couleur), ce séduisant et débonnaire personnage gagne sa vie en réalisant des missions dites de « sauvetage » qui consistent à récupérer des biens volés à ses clients. Il n’est pas avare non plus d’exploits en direction des femmes. Il sauve souvent la belle héroïne, généralement perturbée et la ramène sur son bateau pour une croisière de « convalescence sexuelle ». Chevalier errant autant que thérapeute, il fustige allégrement la société étasunienne, ses violences, sa corruption, la pollution industrielle, le racisme, le matraquage publicitaire… Dans le Temps des noyeurs, en sauvant une jeune femme de la noyade, il tombe sur la piste d’un gang qui utilise les croisières maritimes pour dépouiller des milliardaires et les noyer ensuite en haute mer.
Prisonniers du ciel, de James Lee Burke, débute de façon similaire. Un avion piloté par un prêtre, qui transporte des réfugiés salvadoriens, s’écrase dans un golfe au bord de la Louisiane. Un ancien policier cajun, Dave Robicheaux, repêche la seule rescapée, une petite fille, et décide de l’adopter. Mais l’avion transportait aussi un gros trafiquant de drogue dont la presse ne parle pas. Et Dave, qui vivait tranquillement au bord de mer, pêchant la crevette et vendant des appâts aux touristes, se trouve titillé par la curiosité. Sa vie se transforme alors en enfer.
Lieu de prédilection pour bronzer, la plage est aussi le repaire obligé de tous les gigolos fauchés en quête de séduction (Y a qu’à se baisser de Lawrence Block) ou d’arnaque : dans Aux pieds de la sirène d’Al Fray : un maître nageur vole au secours d’une starlette en difficulté, sans savoir qu’il s’agit d’un coup publicitaire. La belle sirène le noie à moitié et le ramène sur la plage. Bouche à bouche, photos, ambulance, et notre pigeon se trouve obligé de démissionner. Sans boulot, il devient maître chanteur, et les comploteurs vont tomber comme des mouches avec en point d’orgue la mort de la future vedette dans l’incendie de son bateau.
Au-delà de ces diverses symboliques, l’Américain Charles Williams (1909-1975) utilise le décor de l’océan parce qu’il en est véritablement amoureux. A vingt ans opérateur radio dans la marine marchande, il va bourlinguer plus de dix ans sur toutes les mers du globe. Revenu à terre, il commence à écrire quelques années plus tard et publie vingt-trois livres de 1951 à 1973. Après la disparition de sa femme atteinte d’un cancer et ne trouvant plus à placer ses romans et autres scenarii, il se suicide dans la chambre du HLM qu’il occupait à Los Angeles en laissant de l’argent dans une enveloppe pour que sa fille puisse payer ses funérailles.
S’il nous a laissé Fantasia chez les ploucs, chef-d’œuvre de truculence, ses autres romans sont assez pessimistes et se concluent souvent par la perdition dramatique du protagoniste, sauf dans ses ouvrages situés sur l’océan qui, à l’inverse, se concluent par la victoire du bien sur le mal. Comme si l’élément liquide subjuguait ses personnages et leur donnait les forces morales et la pureté, qualités généralement absentes dans les romans « terrestres ». Parmi ses réussites qui combleront les amoureux de la mer, citons Ont-ils des jambes : John Ingram, chargé de retrouver le voilier de Rae, une riche veuve, le repère isolé au milieu de la mer. Le couple monte à bord et découvre deux trafiquants d’armes nantis d’un arsenal qu’ils doivent débarquer à proximité. Nos héros devront trouver les moyens de se libérer.
Trois ans plus tard, Williams utilise le même couple dans Calme blanc. John et Rae, qui viennent de se marier, passent leur lune de miel sur un voilier et recueillent le rescapé d’un yacht accidenté. Il s’agit, en fait, d’un dangereux psychopathe qui dévoile sa vraie nature lorsque John quitte le bâtiment pour se rendre sur le yacht. Dans Et la mer profonde et bleue, Williams renoue avec le huis clos: un homme repêché par un cargo assiste, à son bord, à l’assassinat d’un vieux militaire anglais par un Polonais, rescapé des camps de la mort. Il a reconnu un nazi en fuite. Là encore, suspens garanti jusqu’à la fin.
Si l’on découvre parfois un cadavre sur le sable, comme dans le Noyé d’Arena Blanca, de Joseph Hansen, on a rarement l’occasion de se trouver nez à nez avec un cétacé. C’est pourtant le point de départ de la Baleine scandaleuse, de John Trinian, où une énorme baleine grise vient s’endormir sur une plage californienne. Plutôt que de la réveiller pour la remettre à l’eau, un flic ignoble et raciste lui tire une balle dans chaque œil pour la rendre furieuse. Nous assistons alors à une très intelligente réflexion sur les attitudes et réactions des individus qui peuplent le lieu et que cet événement singulier perturbe dans leur train-train habituel. La baleine joue ici le rôle du corps étranger qui vient troubler la vie et les habitudes locales. Une remarquable étude de comportements et des interactions de la vie en société.
Cette idée existe aussi en filigrane dans le Rat qui rit, de l’Anglais Jack Couffer : le roi du biscuit, Laramore, invite sur son yacht, pour une croisière en mer, sa maîtresse, un maître nageur et une institutrice, plus le loup de mer chargé de la conduite. Le moteur tombe en panne. Une cohabitation forcée commence, aggravée par une tempête. Ce thème, classique s’il en fut, trouve ici son originalité avec la présence d’un rat, traité comme un personnage à part entière, et qui, bien sûr, va mettre son grain de sel perturbateur dans l’histoire.
La campagne
Même si la ville représente l’univers privilégié du roman noir, la campagne n’en est pas pour autant absente. Plusieurs titres mythiques s’inscrivent dans ce décor : La Bouffe est chouette à Fatchakulla ! de Ned Crabb se déroule dans un comté rural de Floride où un mystérieux individu tue, lacère et déchiquette ses victimes avant d’en semer les morceaux aux quatre vents. Un récit délirant au royaume des fornicateurs et des buveurs de bière du Sud profond. Aussi truculent, 1275 âmes de Jim Thompson, présente l’originalité de compter cinq âmes de moins que dans le titre original 1280 Pop. Le protagoniste, Nick Corey est shérif à Pottsville, un bled perdu au sud des Etats-Unis, bled où règnent la bêtise et le racisme. Régulièrement réélu, Nick est haï par sa femme et méprisé par le village dont il va bouleverser la douce quiétude en commettant une série de meurtres. Il élimine ceux qui se mettent en travers de sa route ou qui, un jour, l’ont humilié et se débrouille toujours pour qu’un autre porte le chapeau de ses actes criminels. Il en vient finalement à se prendre pour une incarnation du Christ lui-même, descendu ici bas pour remettre de l’ordre dans un univers perverti. Jim Thompson dissèque l’abomination de la condition humaine sous les traits d’une farce bouffonne conclue par l’inoubliable séquence du congrès des chiens qui fournit une explication fort logique à cette manie qu’ont ces animaux de se flairer l’arrière train.
Toutefois, même si son décor champêtre reste plus agréable que celui des ruelles sombres, la campagne joue un rôle identique à celui de la ville pour une raison bien simple : le pouvoir.
La moindre bourgade paysanne recèle un pouvoir, parfois occulte, souvent visible comme les rapports d’exploitation entre un potentat local et ses ouvriers agricoles (Frénésie pastorale de Harry Whittington). On notera aussi combien Le Petit arpent du Bon Dieu, le célèbre roman d’Erskine Caldwell est proche du Faucon de Malte de Dashiell Hammett dont il constitue une variation bouffonne.
La ville
Nous voilà arrivés à la ville, lieu privilégié par excellence du roman noir. Celui-ci naît avec la ville et par elle. Lorsque le mythe des grands espaces et de la «prairie» prend fin devant l’urbanisation croissante, la ville grande ou petite est l’endroit où éclatent les contradictions entre les tenants du pouvoir et les autres. Elle devient le théâtre d’affrontements, le champ clos propice à toutes les ambitions, où tout se tisse et se défait dans l’ombre. Abritant toutes les classes sociales, elle symbolise dans un espace réducteur l’image de la société américaine toute entière, de ses rapports conflictuels et ambigus. À la fois lieu d’ordre et de désordre, au foisonnement imprévisible, la ville prend une dimension toujours inattendue et ses caractéristiques peuvent varier en fonction de son histoire, de sa culture et des rapports de force exercés par ses habitants. À telle enseigne qu’on peut associer quelques grands romanciers avec le nom d’une ville :
Dashiell Hammett San Francisco
Raymond Chandler Los Angeles
David Goodis Philadelphie
William R. Burnett Chicago
Robert B. Parker Boston
George Pelecanos Washington
Dennis Lehane Boston
Lawrence Block New York
Ed McBain Isola (Manhattan)
Jerome Charyn New Yorl
James Crumley Missoula
Michael Connelly Los Angeles
Léo Malet Paris
Georges J. Arnaud Toulon
Michel Quint Lille
Jean-F. Coatmeur Brest
Pascal Dessaint Toulouse
René Belletto Lyon
Parmi ceux qui ont dépeint le mieux la ville figure William Burnett (1899-1982). Il s’installe à Chicago en 1928 et découvre la violence et la criminalité urbaines. Ce choc engendre son premier chef d’oeuvre : Le Petit César (1929), récit de l’ascension et de la déchéance de Cesar Bandello, caïd italien de la ville. L’importance de l’ouvrage est considérable. Il impose le gangster comme personnage populaire et illustre la technique d’écriture béhavioriste. Ce passionné de Balzac continue d’écrire avec l’ambition de réaliser sa «comédie humaine». Parmi ses réussites : Quand la ville dort, Rien dans les manches et Donnant donnant. Un triptyque sur la ville qui narre la préparation minutieuse d’un hold-up dans son premier volet avant d’analyser dans le second les rapports entre criminalité et pouvoir politique, puis dans le troisième, les relations entre police et monde des affaires. Ce spécialiste des romans urbains (mais dont l’œuvre recèle des westerns), déclare à propos de la ville. « J’adore les villes, je n’aurais jamais pu m’installer à la campagne ! Quelque chose m’excite profondément dans la ville la nuit, surtout aux petites heures. Je ne sais pas ce que c’est. On a traité Wexter de fou quand il a parlé de peindre la nuit. Les gens se sont moqués de lui, en lui disant qu’il était impossible de peindre la nuit ! Il y est parvenu ! J’adore les lumières, l’activité devinée, les proies et les prédateurs qui rôdent dans la rue… tous les soirs… Il y a là quelque chose de fascinant: la rapidité, le danger ! Tout est possible et tout arrive !
On notera toutefois que le héros tragique de Quand la ville dort est blessé à mort. Il a tout juste la force d’atteindre un morceau de campagne, là où il jouait avec les chevaux mais il meurt avant d’avoir pu en approcher un. Attitude qui se rapproche de celle de Marty Rome dans Un aller simple d’Helseth. Condamné à mort, il n’exprime qu’un seul regret à la veille de son exécution, celui de n’être jamais été à la pêche. D’où l’apparition du thème : les villes sont décadentes et contiennent le mal. Il faut donc les fuir comme l’expriment sous des formes diverses J’aurai dû rester chez nous de Horace McCoy, Le Samson de l’Ouest de William R. Burnett ou encore La Rue chaude de Nelson Algren
On appréciera la découverte de Personville par le Continental Op, protagoniste de La Moisson rouge de Dashiell Hammett
Première version
« L’effet avait peut-être été réussi au début. Mais, depuis, la fumée jaune des fonderies dont les cheminées de brique s’élevaient au sud devant une morne colline, avait tout revêtu d’une teinte uniforme et triste. Par là-dessus s’étendait un ciel gras qu’on aurait dit également issu des cheminées des usines.
Le premier policeman que j’aperçus aurait eu besoin d’un coup de rasoir. Le second portait un uniforme minable auquel il manquait deux boutons. Un troisième se tenait au milieu du principal carrefour de la ville – le croisement entre Broadway et Union Street – dirigeant la circulation avec un cigare au coin du bec. Après celui-là, je cessai de les passer en revue. » (Traduction de P. J. Herr, 1932)
Deuxième version
« L’effet avait peut-être été réussi au début. Mais, depuis, la fumée jaune des fonderies, dont les cheminées de brique s’élevaient au Sud devant une morne colline, avait tout revêtu d’une teinte uniforme et sinistre. Par là-dessus s’étalait un ciel gras qu’on aurait dit également vomi par les cheminées des usines.
Le premier flic que j’aperçus avait une barbe de huit jours. Le second portait un uniforme minable auquel il manquait deux boutons. Un troisième, planté au milieu du principal carrefour de la ville – le croisement entre Broadway et Union Street – dirigeait la circulation le cigare au bec. Après celui-là, je cessai de les passer en revue. » (Traduction revue par Henri Robillot, 1950)
Le principal moteur de la ville restant le pouvoir, ce dernier génére une galerie de personnages dotés de mandats électifs. Maire, sénateur, gouverneur, shérif, juge. Le récit se conjugue le plus souvent avec le thème de la municipalité corrompue. Les élus ont accédé aux affaires à l’issue d’une campagne électorale musclée. Le chef de la police et ses hommes constituent l’instrument efficace pour briser toute tentative d’opposition.
Corollaire du précédent, le pouvoir économique a partie liée avec le politique. Patrons, entrepreneurs et gangs criminels contribuent à coups de pots-de-vin à l’élection de telle ou telle équipe. Les édiles une fois en place renvoient l’ascenseur et rendent service. Ils ferment les yeux sur les irrégularités du patronat ou sur les trafics illicites du gang.
Pratiquement tous les auteurs américains de romans noirs ont abordé le thème de la municipalité pourrie, et ce, généralement dans leur premier roman comme s’il s’agissait d’un thème imposé. Citons une fois encore Hammett (La Moisson rouge, 1927) ; Paul Cain (À tombeau ouvert, 1932) ; Raymond Chandler (Bay City blues, 1938) ; James Cain (Le Bluffeur, 1941) ; Cleve C Adams (L’Arme à gauche, 1941); Harrison Hunt (À l’estomac!, 1947) ; Ross McDonald sous le nom de Kenneth Millar (A feu et à sang, 1948) ; William Burnett (Rien dans les manches, 1951) ; John D. *MacDonald (Dans les plumes, 1951) ; William Ard (Journal d’une sauterelle, 1952) ; M.E. Chaber (La Saison du bourreau, 1952) ; Day Keene (Cercueil sur mesure, 1952) ; Richard S. Prather (Pas un poil de sec, 1953) ; Jason Manor (Ouvrage de dame, 1954,) ; James O. Causey (Berceuse Dum Dum, 1957) ; Harry Whittington (Vingt-deux long rifle, 1960) ; Donald Westlake (Bon app’! (1961) ; Dan J. Marlowe (Blitzkrieg, 1961) ; Michael Collins (Je te plumerai, 1972) ; James Grady (Steeltown, 1988).
Bouc émissaire : « L’Étranger »
Ces récits se doublent souvent du thème de «l’étranger». Enquêteur ou non, son arrivée dans la ville dérange la communauté qui vit en autarcie avec sa mauvaise conscience. Il suscite la résurgence de honteux secrets jusqu’alors enfouis dans la mémoire collective. Il avive les contradictions et suscite le désarroi chez les faibles, la violence et le meurtre chez les autres.
Dans Le Village de verre d’Ellery Queen, la communauté trouve un bouc émissaire en la personne d’un vagabond d’origine étrangère qui est accusé de meurtre et va être pendu. Un vieux juge a la sagesse de s’interposer en haranguant les lyncheurs : « Laissez priver illégalement un individu de sa liberté ou de ses biens, ou de sa vie, et la liberté, et les biens et la vie de tous seront menacés ». Un homme est passé de Michael Niall évoque l’hystérie qui, après l’attaque de Pearl Harbour par l’aviation nippone en 1943, se manifesta à l’encontre des Nisei, ces citoyens américains d’origine japonaise. Dans une bourgade où jamais aucun train ne s’arrête, ce jour-là le train dépose un étranger qui va déranger la communauté. Il demande en effet à rencontrer un vieil homme d’origine japonaise. En vain car il a été assassiné. L’étranger venait lui remettre la décoration gagnée par son fils, mort au combat contre les Japonais.
Au-delà du pouvoir politique et du pouvoir économique, on peut aussi mentionner le pouvoir de la connaissance. Dans ce cas, la trajectoire du protagoniste dans la ville se déroule comme un «voyage initiatique». Suivant la maxime «fais-toi toi même», un personnage itinérant fait son apprentissage de la vie au cours d’un périple mouvementé. A son issue il accède à la connaissance et à la découverte d’une vérité jusque-là cachée.
La préoccupation littéraire se double d’une autre démarche : décrypter la société américaine en utilisant une intrigue pour entraîner le lecteur à la découverte d’une vérité occultée. Il convient de le faire réfléchir, de le faire douter, d’ébranler ses certitudes sur les notions du bien et du mal.
Le détective hardboiled n’est pas compromis comme la police officielle (à cause de la prohibition). Il n’a aucun règlement à respecter mais seulement son éthique personnelle d’où découle con comportement. Son rôle consiste à servir de révélateur, d’être celui qui soulève les tapis pour montrer la poussière cachée dessous, d’être celui qui met en lumière ce qu’on veut cacher derrière la façade, derrière le masque rassurant des apparences, d’être celui qui révèle les pouvoirs cachés de cette ville insondable.
Claude Mesplède


