Ce texte, est né d’une demande du Centre régional des Lettres Midi-Pyrénées, pour le premier numéro de sa revue Tire Ligne parue en mai 2008.
Comment écrire un portrait de Pascal Dessaint ? Pascal, mon ami depuis seize ans déjà et avec qui j’entretiens une relation solide, nourrie de complicités et de points de vue similaires sur la société. Je crains fort que mon portrait assorti de digressions dont je suis friand, ne soit pas très objectif. Je suis au moins sûr d’une chose : Pascal, l’une des meilleures plumes du polar français, figure parmi le carré d’as des stylistes du genre mais pour en arriver là, il a travaillé dur. Cadet d’une famille de six enfants, c’est un fils de mineur. Je connais au moins trois autres collègues issus des mêmes racines : Freddy Michalski, le premier traducteur de James Ellroy en France, Francis Mizio auteur de polars humoristiques et William McIlvaney, poète écossais majeur, créateur du personnage de l’inspecteur Laidlaw. J’aime ces quatre hommes pour leurs divers talents mais en premier lieu parce qu’ils n’ont jamais oublié leurs origines sociales. William McIlvaney que je fréquente depuis plus de vingt ans a signé un authentique chef d’œuvre, Docherty, qui raconte l’histoire d’une famille de mineurs écossais durant le premier quart du XXe siècle. Un soir, c’était au festival de Frontignan, je félicitais William pour ce roman en lui disant « c’est bien de ne pas avoir oublié d’où tu viens, de ne pas renier ta classe comme certains le font ». Il a souri, m’a embrassé sur le front avant de m’offrir un whisky au bar. No comment !
Quand je passe gare Matabiau, je jette toujours un coup d’œil sur la plaque qui porte le nom des cheminots morts pour la France. Le conducteur de trains Henri Joseph Alary a été tué le 14 juillet 1916 à Salonique, à l’âge de trente-six ans. C’était mon grand-père maternel. Cette filiation explique la tendresse que j’ai toujours éprouvée à l’égard des enfants de prolétaires au point de devenir moi-même ouvrier dans l’aéronautique pendant trente-sept ans. Pourquoi évoquer des souvenirs qui peuvent sembler sans grand rapport avec le portrait que je dois faire ? Tout simplement parce qu’on est bien dans le sujet. La première qualité de Pascal Dessaint est sa fidélité. Fidélité à ses origines et s’il n’a pas encore écrit sur le monde ouvrier de Dunkerque sa ville natale, il le fera un jour, j’en suis persuadé. Fidélité à Toulouse, sa ville d’adoption qui, grâce à son œuvre, est devenue un personnage à part entière. Fidélité à une vision humaniste de la société par ses prises de position en faveur de l’écologie et de la défense des espèces animales, sans pour autant oublier que l’homme, menacé lui aussi, doit être défendu. Fidélité aux valeurs de solidarité et de partage dans son quotidien en aidant les plus démunis, les sans papiers ou en s’investissant dans les commissions du CRL, ou encore en soutenant la liste de gauche candidate à la mairie de Toulouse. Et cela va de soi, fidélité à ses amis.
En avril 2006, pendant le festival du film policier, Pascal reçut le Grand Prix du roman noir, sur la scène du théâtre de la ville de Cognac. Dans ses remerciements il évoqua ses préoccupations écologiques et la catastrophe d’AZF. Les festivaliers en majorité gens de cinéma lui firent une ovation. Mais pour en arriver là, la route n’a pas été si facile.
Ce natif de Dunkerque quitte le Nord en 1984. Il a vingt ans et pour des raisons sentimentales, s’installe à Toulouse où il fréquente l’université du Mirail, département Histoire jusqu’à l’obtention cinq ans plus tard d’un D.E.A d’histoire contemporaine consacré à la Chine. Il exerce des emplois précaires comme veilleur de nuit dans un hôtel, gardien de musée puis animateur de radio, sans jamais cesser d’écrire. Tout a commencé dix ans auparavant sous l’influence d’un de ses frères poète, Eusèbe (prénom du médecin légiste de la série consacrée à Felix Dutrey). Il écrit ses premiers romans vers dix-huit ans, mais aucun de ses manuscrits ne trouve preneur. Pascal ne se décourage pas. « Je n’ai jamais envisagé sérieusement un autre métier » et comme pour conforter cette affirmation, son premier roman « Les Paupières de Lou » est publié par un éditeur local. La diffusion n’est pas à la hauteur mais les quelques critiques qui découvrent le roman signent des papiers élogieux. Pour ma part, j’écris dans la Tête en noir n° 39 (oct. 1992) « Julien Dumay habite un petit appartement à Toulouse avec son chat Blaise et Arthur une caille dévastatrice. Ce solitaire de vingt-huit ans exerce le curieux métier d’écrivain public et fréquente une curieuse femme, Lou, militante le jour prostituée la nuit. [...] Pascal Dessaint définit son ouvrage comme un vrai faux polar. Pour nous, c’est un roman noir, un de ces romans noirs comme les amateurs les aiment et dont on sait que la trame policière n’en constitue pas toujours la substantifique moelle. » Et je conclus ainsi ma critique sur ce premier opus : « Les Paupières de Lou plaît pour ses personnages curieux, pour l’atmosphère bizarre et parfois dérangeante dans laquelle les a plongés leur créateur mais aussi pour une écriture, un style qui nous engage à dire qu’avec ce premier roman Pascal Dessaint fait preuve d’un talent certain pour parler de la crise, de la solitude et de l’individualisme qu’elle engendre ».
Peu avant la sortie de ce papier, je rencontre Pascal pour la première fois à une fête organisée chez moi. Plus tard, il me fera part de son inquiétude ignorant si j’avais ou non apprécié son roman. L’ai-je senti ? Je ne crois pas mais en lui serrant la main -la bise n’était pas encore de rigueur- je l’ai informé de l’absence de Bruce Springsteen dans ma discothèque en référence au roman dans lequel le protagoniste, excédé par le bruit, entre chez son voisin et casse les disques du chanteur étasunien. Pascal a ri. Je lui ai alors confié tout le bien que je pensais de son texte. Ça l’a rassuré et il m’a dit : « en panne d’inspiration, il me suffit de lacer mes souliers. Je suis un grand marcheur. Je traverse la ville de long en large, j’explore les quartiers, les petites rues. Je m’arrête dans les bistrots où la nuit, je rencontre des tas de personnages amusants. »
Ma prédiction à propos de son écriture se confirme l’année suivante lorsqu’il publie De quoi tenir dix jours son premier recueil de nouvelles, aux éditions de l’Incertain, dirigées par le Toulousain Gilles Vidal. Je me rappelle avoir été impressionné par la nouvelle éponyme dans laquelle un individu croyant qu’une guerre nucléaire a éclaté, s’est claquemuré avec dix jours de provisions. Il a bousculé sa femme qui en est morte et il est heureux car il n’y a plus personne pour lui gâcher l’existence. Et c’est alors que son téléphone se met à sonner.
Ce recueil vaut à Pascal de recevoir l’année suivante le prix Métiers et Culture décerné par plusieurs centaines de jeunes apprentis de la Mayenne et des Pays de la Loire. J’écris dans la Tête en noir n° 44 (août 93) « J’aime beaucoup l’écriture de ce jeune auteur. Bien qu’influencé par les Américains modernes – Carver, Bukovski, Fante – il sait garder sa propre personnalité ».
En 1994, second roman, Une pieuvre dans la tête, chez l’Incertain. Comme pour le précédent, le récit est ancré dans la réalité toulousaine avec deux policiers qui pataugent dans une histoire de meurtres en série, mais également dans leur propre vie familiale et affective. Ce texte ambitieux sur la décomposition et la recomposition des individus confrontés à des situations de rupture suscite cette remarque du critique Alfred Eibel « avec Dessaint, Toulouse ressemble à un conte de fées illustré par Willem ». Après cette publication, j’estime que les qualités littéraires de Pascal méritent un plus grand éditeur. À cette époque, je travaille pour les éditions Rivages comme lecteur de manuscrits et je lui propose d’en parler avec le directeur François Guérif. Je vous l’ai dit au début. Pascal est fidèle. Il refuse de quitter l’Incertain. Il s’y résoudra seulement quelques mois plus tard, l’Incertain déposant son bilan. Parait alors chez Rivages en septembre 1995 La Vie n’est pas une punition, premier volet de la trilogie consacrée à Emile le narrateur et quelques uns de ses amis. C’est une chronique de fin de siècle sur des jeunes voués au chômage ou aux petits boulots, confrontés au sida et finalement à la mort. Malgré la gravité du sujet, le récit, servi par une écriture dégraissée, reste souvent drôle, voire cocasse car la dérision est un trait de caractère de Pascal dont il use de façon judicieuse. Second volet : À trop courber l’échine (octobre 97) où Emile poursuit ses tribulations en explorant le monde de l’édition, des « nègres » littéraires et des écrivains surfaits mais consacrés. On y va tout droit (2001) clôt le cycle.
Entre-temps, Pascal a publié deux titres incontournables au cœur d’une œuvre qui compte à ce jour douze romans, trois recueils de nouvelles et une série de chroniques écologiques. Le premier, Bouche d’ombre (1996) reconstitue la personnalité ambiguë de Daniel, un riche oisif haï par les trois proches qu’il tyrannise. À propos de ce roman couronné par le Prix Mystère de la critique, j’écris « Drame familial, le récit débouche sur une tragédie d’une noirceur peu commune. Une réussite. ». Le second titre, Du bruit sous le silence (1999), Grand Prix de littérature policière, débute avec l’assassinat du demi de mêlée du Racing Club toulousain. De nouveau, Pascal utilise avec aisance une structure narrative polyphonique et ce roman est à ce jour celui dont il a vendu le plus d’exemplaires.
Coup sur coup, deux événements marquent le parcours de Pascal : la naissance de son fils Félix en 2002 et un voyage en Asie où il engrange des informations qu’il transforme en éléments romanesques dans Mourir n’est pas la pire des choses (2003). Ce premier épisode d’une série consacrée au capitaine Félix Dutrey marque la nouvelle direction adoptée par Pascal. Certes il raconte toujours Toulouse – et dans cinquante ans ceux qui voudront connaître la ville rose de l’an 2000 n’auront qu’à lire Pascal Dessaint – mais y ajoute une dimension singulière. Son regard sur la nature et les espèces animales en voie de disparition se double d’une réflexion humaniste : protéger la nature impose de défendre l’homme dont l’espèce est également en danger. Cet objectif devient désormais un leitmotiv que l’écrivain va illustrer dans chacun de ses nouveaux livres ; dans Cruelles natures (2007) l’un de ses rares romans à ignorer Toulouse en cours d’adaptation pour le cinéma tout comme dans la suite du cycle Félix Dutrey avec Loin des humains (2005) qui évoque le drame d’AZF et Tu ne verras plus (2008) son plus récent opus. Publié au mois de mars 2008 ce récit se déroule dans le quartier de Soupetard avec un enquêteur de plus en plus accablé par le comportement égoïste de ses semblables mais pour qui l’amitié reste une valeur précieuse.
POUR EN SAVOIR PLUS
Les Paupières de Lou (H. Laporte, 1992 ; nouvelle version : Rivages/Noir n° 493, 2004) ; Une pieuvre dans la tête (L’Incertain, 1994) ; Les Pis rennais (Baleine « Le Poulpe », 1996) ; Bouche d’ombre (Rivages/Noir n° 255, 1996) ; Du bruit sous le silence (Rivages/Noir n° 312, 1999) ; Cruelles natures (Rivages/Thriller, 2007). [trilogie d'emile] La Vie n’est pas une punition (Rivages/Noir n° 224, 1995) ; À trop courber l’échine (Rivages/Noir n° 224, 1997) ; On y va tout droit (Rivages/Noir n° 382, 2001). [cycle felix dutrey] Mourir n’est peut-être pas la pire des choses (Rivages/Thriller, 2003) ; Loin des humains (Rivages/Thriller, 2005) ; Tu ne verras plus (Rivages/Thriller, 2008). [recueils de nouvelles] De quoi tenir dix jours (L’Incertain, 1993) ; Ça y est, j’ai craqué (La Loupiote, 1997) ; Un drap sur le Kilimandjaro (Petites chroniques vertes, Rivages, 2005) ; Les Hommes sont courageux (Rivages/Noir n° 597, 2006).


