Pour tout amateur de polar, Jean-Patrick Manchette, décédé en juin 1995, reste la référence, qu’il s’agisse du romancier ou du critique. Engagé dans l’action politique pendant la guerre d’Algérie, il continuera à militer sa vie durant, en particulier avec les situationnistes. Passionné par le jazz, le cinéma, le roman noir américain et la littérature en général, avec une particulière dévotion pour Gustave Flaubert, il débute dans l’écriture avec Laissez bronzer les cadavres et L’Affaire N’Gustro publiés en 1971 à la Série Noire. Le premier met en scène un trio, issu d’un groupe communautaire d’un village du Gard, qui braque un fourgon et vole un chargement d’or. Le second s’inspire de l’affaire Ben Barka, leader de l’opposition marocaine qui fut enlevé en 1965 en France par les services de sécurité du Maroc avec la complicité du pouvoir gaulliste. D’emblée, Manchette apporte un sang neuf au genre car ses deux romans sont en rupture radicale avec le polar français des années 50/60 qui jusqu’alors se complaisait dans le monde exotique de Pigalle et de ses truands à la chaude amitié virile.
Grâce à Manchette, le roman noir renoue avec sa fonction de roman social et critique de la vie quotidienne – démarche qu’il poursuit et affine livre après livre, parfois à partir de thèmes fort simples mais qu’il sait transcender par la rigueur de ses constructions et une écriture béhavioriste qui se réclame de Dashiell Hammett. Dans O dingos, ô châteaux, une jeune nurse et un fils de milliardaire sont kidnappés par un tueur psychopathe et ses complices qui doivent maquiller leurs meurtres… et c’est toute une société de consommation qui est visée. Nada (1972), son livre le plus ouvertement politique, est une réflexion sur le gauchisme et ses excès à propos duquel il fait dire à l’un des protagonistes : « Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons ». Après Morgue pleine et Que d’os dans lesquels Eugène Tarpon, un privé à la française, jette sur la société un regard désabusé, suivent ses deux ouvrages les plus achevés : Le Petit bleu de la côte Ouest (1976) qui suscite à sa sortie des articles de presse évoquant « le malaise des cadres » dans notre société libérale, et La Position du tireur couché (1981), banale histoire d’un tueur à gage au bout du rouleau à partir de laquelle Manchette évoque de façon pathétique la vieillesse, la solitude et la mort. Quatre ans plus tôt avec Fatale (1977), il avait déjà utilisé un personnage de tueur professionnel incarné par une femme, Aimée Joubert, envoyée en mission à Bléville, la ville du fric, symbole de la société bourgeoise qui doit être détruite…
Dans son œuvre ultime, La Princesse du sang, les derniers chapitres figurent sous forme de synopsis, la maladie l’ayant empêché de rédiger complètement le livre. Comme l’explique avec humour son fils Doug Headline dans sa préface, ce « silence » de quinze ans n’a pourtant jamais signifié « panne de création ». Au contraire. Manchette s’est investi dans une foule d’activités: scénariste, adaptateur, dialoguiste pour le cinéma et la télévision, traducteur de romans noirs (Westlake et Ross Thomas), chroniqueur et analyste du roman noir, etc. Il a aussi, depuis 1981, beaucoup écrit et beaucoup jeté, à la recherche d’une autre forme et d’un autre terrain pour continuer à exprimer ses préoccupations sociales et politiques. C’est ainsi qu’il avait conçu dès 1988 la rédaction du cycle « Les Gens du mauvais temps » dont La Princesse du sang constitue le premier volet. À l’inverse de ses romans précédents, tous situés en France, celui-ci se veut plus universel et si une grande partie de l’action se déroule à Cuba, on y voyage beaucoup. Autre particularité, il ne s’agit pas d’un roman typiquement noir mais plutôt d’un thriller historique qui démarre en 1956 (avec la guerre d’Algérie, le soulèvement en Hongrie, etc.) peuplé de personnages multiples aux nationalités diverses. Le sujet en est simple : un gros marchand d’armes tente de faire exécuter la fille de son cousin et associé afin de conserver seul son empire. S’ensuivent rebondissements et manipulations orchestrées par diverses forces occultes pour aider ou combattre le marchand de canons. Le récit qui se nourrit en permanence de nombreux détails et notations historiques, est soutenu de bout en bout par une écriture qui frappe au niveau de sa perfection à propos de ce que Manchette appelait un « style comportementaliste total ». La Princesse du sang ravira donc tous les amateurs de l’auteur et donnera à ceux qui ne le connaissent pas encore la curiosité de découvrir son œuvre. Pour ajouter à cette connaissance, Chronique est un recueil qui réunit l’essentiel de ses textes critiques sur le roman noir, parus dans la presse ou dans des revues de 1975 à 1995. Ce livre, aussi indispensable pour l’amateur que les Lettres de Raymond Chandler, démontre la rigueur sans concession de l’analyste, son érudition et son ironie mordante.
POUR EN SAVOIR PLUS
Laissez bronzer les cadavres ! (Série Noire n° 1394, 1971) ; L’Affaire N’Gustro (Série Noire n° 1407, 1971) ; Ô dingos, ô châteaux !/Folle à tuer (Série Noire n° 1489, 1972) ; Nada (Série Noire n° 1538, 1972) ; L’Homme au boulet rouge (Série Noire n° 1546, 1972) ; Morgue pleine/Polar (Série Noire n° 1575, 1973) ; Que d’os ! (Super Noire n° 51, 1976 ; Série Noire n° 2456, 1997) ; Le Petit bleu de la côte Ouest/Trois hommes à abattre (Série Noire n° 1714, 1976) ; Fatale (Gallimard, 1977; La Noire, 1996) ; La Position du tireur couché (Série Noire n° 1856, 1982) ; La Princesse du sang (Rivages/Thriller, 1996) Chroniques (Rivages/Écrits noirs, 1996).
En 2005, tous ces romans excepté L’Homme au boulet rouge, ont été rassemblés sous le titre « Romans noirs » (Quarto Gallimard).


