Qu’on me montre quelqu’un qui ne peut pas souffrir le roman policier : ce sera un pauvre type, un pauvre type intelligent – peut-être – mais un pauvre type tout de même.
RAYMOND CHANDLER (1949)
CHARLES DANTZIG : Extraits de l’article consacré au polar (page 673) dans le Dictionnaire égoïste de la littérature française, (Grasset et Fasquelle, 2005).
Les polars sont des romans à thèse. Il n’y a pas plus moral : la saleté du monde, personnifiée par un patron de PME de province partouzeur, un chef de clinique politicard et un évêque pédophile, est méticuleusement dénoncée par un inspecteur morose et mal rasé qui a pris une cuite la veille. Populaires, très bien traités par la critique, ils se croient subversifs.
Le mot polar est laid. C’est Balzac qui, à ma connaissance, a employé pour la première fois l’expression « roman noir » dans un sens finalement pas si lointain du sens actuel. C’est dans Modeste Mignon, qui raconte la tentative de faire épouser un écrivain célèbre par une jeune héritière de province.
[...] C’est curieux, cette épidémie de romans policiers. Cette vision populiste du monde. Elle a influencé les romanciers normaux et la littérature a été peu à peu infectée d’esprit policier, cette paresse de l’imagination : combien y a-t-il de narrateurs qui enquêtent sur un personnage, détectives soupçonneux à la posture modeste ? Ça n’arrange pas l’entente du monde avec lui-même, tout ça
Modeste Mignon de Balzac date de 1844 ; le Trésor de la langue française, à l’article noir, nous signale, dans sa partie étymologique : 1816 roman noir Journal des Débats, 8 août. Libre à Charles Dantzig de vilipender le polar mais au moins lorsqu’il cite des références, qu’il vérifie ses affirmations
CLAUDE SIMON : Paroles d’écrivains – Recueil d’entretiens d’André Bourin – « Le roman traditionnel, je le crois mort. Mais je peux me tromper. Pour ma part, je n’apprécie dans ce genre de littérature, que les romans policiers. Les autres, c’est toujours un peu « la marquise sortit à cinq heures » pour reprendre l’expression de Paul Valéry.
GILLES DELEUZE - On sait qu’une société capitaliste pardonne mieux le viol, l’assassinat, la torture d’enfant, que le chèque sans provision, seul crime théologique, le crime contre l’esprit. On sait bien que les grandes « affaires» comportent un certain nombre de scandales et de crimes réels ; inversement le crime est organisé en affaires rigoureuses, d’une structure aussi précise que celle d’un conseil d’administration, ou de managers. La Série noire nous a rendu familiers d’une combinaison affaires politiques-crimes qui, malgré toutes les preuves de l’Histoire ancienne et présente, n’avait pas reçu son expression littéraire courante…
ROBERT COOVER (Entretien avec François Armanet. Nouvel Obs., 18-25 juin 2008)
Pour désigner cette veine littéraire et cinématographique, nous n’avons toujours pas trouvé en anglais de meilleur terme que « noir », nous qui pourtant employons si peu de mots français. « Black » aurait renvoyé à autre chose. «Thriller» est trop vague : un film d’aventures peut très bien être un thriller. Même un « film policier » n’est pas suffisamment précis. Le terme « noir » suppose cette vision pessimiste et labyrinthique des choses : souvent le film se termine mal ; parfois le détective ou l’enquêteur ne découvre pas la vérité, parfois il est lui-même corrompu. Cette vision du monde lugubre et existentialiste s’attache à sa quête, ce qui est parfait pour un romancier. Si on veut explorer une construction mythologique, sans savoir ce qu’on va y trouver, qu’il s’agisse du Far West ou de la ville, il faut un explorateur. Le détective est idéal pour cette tâche : il cherche des réponses, tente de résoudre un mystère, de dénouer une situation.
SOMERSET MAUGHAM
Il se peut, lorsque les historiens de la littérature viendront à examiner la fiction produite au cours de la première moitié de ce siècle, qu’ils passent assez légèrement sur les compositions des romanciers « sérieux », pour tourner leur attention vers les réussites immenses et variées du roman policier… Ils se tromperont lourdement s’ils se contentent de l’attribuer au progrès de l’alphabétisation qui aurait créé une masse considérable de nouveaux lecteurs, avides mais sans éducation ; ils seront obligés de reconnaître que le roman policier était aussi lu par des hommes de savoir et des femmes de goût. je propose une explication toute simple : les auteurs de romans policiers ont une histoire à raconter et ils la racontent avec concision.
G.K. CHESTERTON – Le Défenseur
Il n’est pas vrai que la foule préfère la mauvaise littérature et qu’elle aime les histoires policières uniquement parce qu’elles sont mal écrites. La seule absence de raffinement artistique ne suffit pas à rendre un livre populaire. Les indicateurs de chemins de fer contiennent peu de reflets de poésie et cependant on ne les lit pas à haute voix pendant les soirées d’hiver.
VICTOR HUGO
Vous vous prenez la tête dans les mains, vous tâchez de voir et de savoir. Vous êtes la fenêtre dans l’inconnu. [ ...] L’homme qui ne médite pas vit dans l’aveuglement, l’homme qui médite vit dans l’obscurité. Nous n’avons que le choix du noir.
BERTOLT BRECHT
Celui qui constate que dix pour cent de tous les crimes ont lieu dans un presbytère s’écrit : « Toujours la même histoire ! », celui-là ne comprend rien au roman policier. L’originalité n’est pas là, bien au contraire, ce sont des variations sur des thèmes plus ou moins conventionnels qui constituent l’une des caractéristiques fondamentales du roman policier et qui confèrent une esthétique à ce genre. A notre époque, il n’y a peut-être d’ailleurs que le roman policier, parmi les productions d’un niveau artistique supérieur, à posséder la santé que représente un schéma..
ROBERT COOVER (Entretien avec François Armanet. Nouvel Obs., 18-25 juin 2008)
Ce qu’il y a d’intéressant dans le roman noir, c’est que la situation y est souvent inextricable, et que le crime peut ne pas être résolu, mais que la notion d’intégrité y est aussi centrale que tacite. Les héros n’expliquent pas, ne connaissent même pas les raisons de leur comportement, mais ne voient pas d’autre façon d’agir. S’il y a une grâce, une rédemption possible, elle réside dans cette intégrité de comportement. De même, les écrivains qui ne recherchent pas le profit financier, mais qui se lancent dans ce type de quête parce qu’ils s’y sentent obligés et que là réside pour eux la véritable littérature, n’ont guère que leur intégrité pour les pousser à continuer. Quant au style, c’est lui qui donne aux romans et aux films noirs leur pouvoir de fascination, et qui leur permet d’excéder le simple statut de divertissement éphémère. C’est vrai de Chandler et de Hammett, mais également du film noir avec son usage contrasté du noir et blanc, ses décors expressionnistes hérités du « Cabinet du docteur Caligari », son jeu sur les ombres, le clair-obscur, l’asphalte mouillé, tout cela crée un style profondément évocateur qui a transformé des films potentiellement ordinaires en œuvres extraordinaires et de passer à la postérité.
MICHEL LEBRUN (Pages d’agenda in Europe n° 571/572, 1976)
Edgar Poe l’a amplement démontré : l’histoire policière se doit d’être courte. Dès qu’elle s’allonge, la voilà toute encombrée d’éléments parasitaires : personnages et scènes annexes, bavardages, digressions amoureuses, politiques ou philosophiques, bref tirage à la ligne. Je n’ai jamais été aussi frappé par cette évidence que depuis que je me suis lancé dans un roman policier de 600 pages : je forge mon propre malheur.
RAPHAËL PIVIDAL
L’extension subversive du polar, son effet souterrain de destruction de la littérature classique est aidé par une règle non dite du genre :l’amour en tant que sentiment en est totalement exclu. On n’aime pas d’amour dans le polar [...]. Ce refus de l’élégie condamne une des veines les plus riches, une des inspirations les plus fécondes du roman classique et n’est pas sans effet sur le roman en général. Les littérateurs, même s’ils ne le proclament pas, lisent des polars et s’en inspirent. La mise à l’écart du discours amoureux, la syntaxe argotique, la violence, le verbe au présent, les stéréotypes, la réalité déviée et déviante, tout cela contribue à déstabiliser le champ littéraire.
JEAN COCTEAU
Je lis beaucoup de romans policiers. je n’y cherche plus, hélas, le lyrisme absurde de Fantômas, le charme naïf d’Arsène Lupin, la tendresse mélancolique de Rouletabille, mais j’y trouve autre chose, une force physique et un style moderne, une connaissance de l’âme, qui dépassent de loin ce que nos romanciers produisent. Je m’étonne en face d’oeuvres où une sorte de génie éclate, dans l’allure générale et dans le détail, qu’on les mésestime sous prétexte qu’elles figurent dans des collections populaires.
BRIGITTE AUBERT (Entretien avec J.M. David. Revue 813 n° 92, 2005).
Les souhaits du lectorat ? Non je n’y pense pas. J’écris d’abord pour moi et j’espère que d’autres ressentiront du plaisir à lire ce que je fais, que je parviendrai à communiquer cet espèce de frisson ludique.


